L’éphémère collection « Angle Comics » de Bamboo éditions n’aura duré que deux années avant de tirer sa révérence en juin 2007, après une production soutenue (trop?) d’une trentaine de titres.
Loin de Batman et de Spider-Man, la collection puisait dans le riche catalogue d’éditeurs américains indépendants, proposant des créations d’auteurs souvent reconnus, à l’image de 303 de Garth Ennis, Spy Boy de Peter David ou de Chosen par Mark Millar. Mais ce ne fut pas suffisant par perdurer.
Dommage, il y a certes quelques titres moins intéressants dans le lot, mais aussi d’autres à découvrir, même si sabrés suite à l’échec de la gamme. Aucun autre éditeur n’a ainsi repris les aventures de Spy Boy et c’est le même problème pour Strange Girl qui comptabilise 18 numéros en tout, et dont nous n’avons eu que les quatre premiers en France.
Publiée chez Image Comics de 2005 à 2007, il s’agit d’un des premiers travaux dans les bandes dessinées d’un des scénaristes phares de ces dernières années, Rick Reminder. Aussi bien à l’aise avec les éditeurs indépendants que chez Marvel (qui avait même signé un contrat d’exclusivité pour le garder quelques temps), le bonhomme a une imagination folle, n’hésitant pas à reprendre différentes figures ou genres de la culture populaire pour des titres qui se savourent comme du petit lait : Fear Agent, Uncanny Avengers, Uncanny X-Force ou Venom incarnent ses réussites plus récentes. Courtisé par les grands groupes audiovisuels, deux de ses plus grands succès ont déjà été adaptés pour les écrans, avec Deadly Class pour Sony Pictures Television ou The Last Days of American Crime chez Netflix.
Difficile donc de juger de toute la qualité de ce Strange Girl avec seulement les quatre épisodes de cet album mais la lecture est stimulante et entraînante. L’idée de base est intéressante, avec la Terre qui a connu le Ravissement tant attendu chez les catholiques : les bonnes âmes sont montées au ciel, tandis que les autres sont restées sur le plancher des vaches. Les Démons ont alors pris d’assaut ce qu’il restait de la planète et des humains pour les coloniser, les mettre en esclavage et même pire. Un nouveau monde existe, et il n’est donc pas à l’avantage de notre race.
La jeune Bethany a ainsi eu de la chance dans son malheur, profitant de la bénédiction d’un des seigneurs locaux, Belial, pour des raisons à découvrir plus tard. Beth’ est ainsi employée dans le bar local, avec son ami Bouffi, le trapu diablotin et fort en gueule. Mais suite à des petites péripéties de petit personnel, les deux vont prendre la fuite, chacun profitant des compétences de l’autre, à Beth quelques sorts de magie arrachées à un grimoire de Bélial et à Bouffi ses quelques connaissances dans le nouveau monde.
Une certaine fuite en avant, dans un monde post-apocalyptique, sauf que la dévastation n’est que la conséquence de la main mise des Démons sur la terre des hommes. Un nouveau monde avec de nouvelles règles, sans angélisme évidemment : gare aux différents clans de démons, aux mécanos humains autorisés à rester, aux cafards géants qui hantent certains territoires pour enfin retrouver un vieil ami mais que le temps n’a pas épargné. Et ceci avec toujours Belial à leurs fesses.
Une énergie évidente est ainsi présente dans le titre, dans un climat inquiétant mais jamais trop angoissant. Cela reste assez pop, assez dynamique, mais avec quelques atouts comme des dialogues assez percutants. En dehors des relations entre chacun, qui ne manquent pas de discours tendus ou à l’amicalité provocante, le titre développe aussi son univers en profitant des quelques moments de pause. Les personnages évoquent ainsi le rapport à Dieu, sur ses intentions ou les bons comportements à avoir. De véritables questions qui vont bien au-delà d’un certain catéchisme établi mais qui n’ont pour l’instant pas l’ironie cynique d’un Preacher de Garth Ennis. Beth, élévée par des parents fondamentalistes, semble regretter avoir perdu sa famille, alors qu’ils étaient pourtant présentés dans les premières pages comme bien peu aimants ou tolérants. Difficile encore de voir où veut vraiment aller Rick Reminder dans ce discours, habituellement connu pour sa finesse, d’autant que ces quelques dialogues introspectifs ou philosophiques sont parfois un peu trop étouffants pour leur propre bien.
Cela ne reste qu’un des aspects de l’oeuvre. Le style graphique choisi, de la main d’Eric Nguyen, est lui plus original et mieux lié à la dynamique du titre. Son trait est relâché, très vif, presque esquissé. Il lui manque un peu plus de matière, et aussi d’un encrage plus poussé. Le tout possède une certaine énergie, mais aussi parfois un certain fouillis, peut-être attribuable à un travail de jeunesse, prometteur mais encore perfectible. Les couleurs de Joelle Comtois sont elles aussi un peu curieuses, un peu trop délavées, malgré un univers entre le gris de la désolation et les couleurs démoniaques qui auraient peut-être mérité d’être un peu plus pimpantes.
Ces quatre premiers épisodes restent en tout cas encourageants, riche de plusieurs qualités valides, dont un contexte intéressant dont on ne voit encore qu’une partie et une énergie de série B assez distrayante. Des promesses intéressantes, dont les développements restent encore inédits chez nous, mais qui ont depuis été réedités plusieurs fois de l’autre côté de l’Atlantique.