- Je suis l'Incal. Tu t'es enfin décidé à poser une question ! Je suis fait ainsi… Je ne parle jamais le premier… Pourtant, notre temps est limité ! Et nous avons beaucoup à faire tous les deux.
- Extraordinaire ! Un ordinateur photonique miniaturisé… Je comprends tout, maintenant !
- Tu te trompe John Difool ! Et tu n'as rien compris ! Je suis pas un ordinateur, je suis vivant ! tout comme toi ! et les lignes de forces du destin nous ont réunis, tous les deux, pour que s'accomplisse la justice !…
L'odyssée cosmique de John Difool
Parmi les monuments ayant profondément redéfini la bande dessinée de science-fiction, rares sont les œuvres pouvant prétendre exercer une influence aussi considérable que L'Incal, saga publiée entre 1981 et 1988 qui réunit deux figures majeures du neuvième art avec le scénariste Alejandro Jodorowsky et le dessinateur Jean Giraud, plus connu sous le pseudonyme de Moebius. À une époque où la science-fiction dessinée demeure encore largement dominée par les récits d'aventure classiques ou les fresques spatiales héritées de la littérature américaine tel que Flash Gordon et autres, les deux auteurs prennent le contre-pied de ces conventions pour proposer un univers où la satire politique, la quête spirituelle, le délire métaphysique, le mysticisme, la psychanalyse, l'humour absurde et l'anticipation futuriste cohabitent au sein d'un même récit prenant place sur 6 tomes, avec tome 1 : L'Incal noir, Tome 2 : L'Incal lumière, Tome 3 : Ce qui est en bas, Tome 4 : Ce qui est en haut, Tome 5 : La cinquième essence : Première partie, Galaxie qui songe, tome 6 : La Cinquième Essence, deuxième partie : La Planète Difool. Une œuvre foisonnante qui dépasse largement le simple cadre du space opera pour devenir une réflexion sur la nature humaine, les dérives du pouvoir, l'évolution de la conscience et les contradictions d'une civilisation entièrement consumée par sa propre décadence. Plus de quarante ans après sa publication, son empreinte demeure perceptible dans d'innombrables créations de science-fiction, aussi bien dans la bande dessinée que dans le cinéma ou le jeu vidéo, tant son imaginaire a irrigué plusieurs générations d'auteurs.
Le récit nous entraîne dans une gigantesque cité verticale : la Cité-Puits de Terra 2014 où s'entassent des milliards d'habitants répartis selon leur condition sociale. Tout en haut résident les élites, protégées derrière leurs privilèges, tandis qu'au fond du puits vivent les laissés-pour-compte, condamnés à survivre dans les entrailles d'une mégalopole oppressante. C'est précisément là qu'évolue John Difool, détective privé de classe R, individu lâche, cupide, paresseux, profondément médiocre et davantage préoccupé par son confort que par la moindre notion d'héroïsme. Rien ne le destine à devenir le centre d'un bouleversement cosmique jusqu'au jour où il entre accidentellement en possession de l'Incal Lumière, artefact mystérieux convoité par l'ensemble des forces politiques, religieuses et militaires de l'univers. Dès lors, la bande dessinée adopte un rythme particulièrement prenant où les poursuites succèdent aux révélations, tandis que John, perpétuellement dépassé par les événements, traverse malgré lui une succession de situations toujours plus extravagantes. C'est précisément cette première moitié qui m'a le plus enthousiasmé. Chaque chapitre ouvre une nouvelle porte vers un imaginaire encore plus vaste apportant son lot de nouvelles découvertes enrichissant naturellement le récit sans jamais donner l'impression de simplement accumuler les idées, et le tout servi par des actions entraînantes.
L'une des grandes réussites de L'Incal réside dans la galerie de personnages gravitant autour de John Difool. Tous possèdent une identité immédiatement reconnaissable, aussi bien visuellement que narrativement. Il y a Deepo, son insolent mouette à béton, capable de commenter chaque situation avec une ironie mordante. Aussi, Animah Reine de l'Amok gardienne l'Incal noir, et Tanatah Reine des rats gardienne de l'Incal lumière, figures opposées mais complémentaires. Le plus marquant n'est nulle autre que Sans-Nom, le dernier des Méta-Barons (qui aura droit à sa propre licence BD), considéré comme le plus grand guerrier de l'univers. Il y a également Kill tête-de-chien, curieux personnage mi-humain mi-chien que l'on découvre pour la première fois dans une scène érotique où il couche avec une femme du monde supérieur dans une sorte d'orgie générale. Enfin, vient Solune, incarnation troublante d'une innocence mystique. Même les antagonistes bénéficient d'une présence particulièrement marquante, qu'il s'agisse des Technopères, qui sont une synthèse de scientifiques, d'ecclésiastiques et de technocrates avides de pouvoir au service de la Ténèbre, le méchant ultime, sachant que la secte est dirigée par le Techno-pape et ses Techno-évèques. Il y a également les Bergs, des extraterrestres envahisseurs, mais aussi le Prez, ou encore l'Impéroratriz corrompue, ou encore des multiples représentants d'institutions totalement corrompues. Derrière leurs apparences grotesques se dessine une satire permanente des pouvoirs religieux, militaires, médiatiques ou économiques, chacun apparaissant comme une caricature volontairement poussée jusqu'à l'absurde afin de mieux dénoncer les dérives de nos propres sociétés.
Ne luttez plus contre les cauchemars assumez-les !… Ils sont les parties de vous-mêmes que vous n'osez vivre !… Transformez-les ! L'horreur cache un message positif !… Un cauchemar est un cadeau déguisé !
Cette richesse repose également sur un univers d'une inventivité inépuisable. Moebius construit une science-fiction qui refuse la froideur technologique souvent associée au genre. Son monde déborde de couleurs, d'architectures impossibles, de créatures improbables, de véhicules extravagants et de paysages défiant constamment l'imagination. Chaque planche raconte une multitude d'histoires parallèles tant le moindre arrière-plan regorge de détails. La cité verticale creusée dans le sol à la surface de Terra 2014 constitue probablement l'une des créations les plus fascinantes de toute la bande dessinée européenne. Un véritable organisme vivant où chaque étage reflète une nouvelle facette de cette société dystopique avec tout au fond un lac d'acide qui sert de dépotoir et dissout les corps des malheureux qui se sont jetés dans le vide depuis l'étonnante Suicide-Allée. Obliger de parler d'autres lieux improbables comme l'Etoile de Guerre, la planète d'or, la planète Ourgar-Gan, ou encore Aquaend… Le trait de Moebius est d'une précision remarquable, il conjugue lisibilité et démesure avec une aisance déconcertante, donnant naissance à des compositions qui conservent aujourd'hui encore une modernité impressionnante. Mais c'est probablement dans sa construction intellectuelle que L'Incal révèle toute son ambition.
Jodorowsky multiplie les symboles religieux, ésotériques, philosophiques et psychologiques, convoquant aussi bien les traditions mystiques que les théories de Carl Gustav Jung ou les réflexions sur l'évolution de la conscience humaine. Derrière l'aventure spatiale se cache ainsi une quête intérieure permanente où chaque personnage semble représenter une idée, une pulsion ou une facette de l'esprit humain. Cette densité confère au récit une profondeur rarement atteinte dans la bande dessinée de science-fiction et explique largement pourquoi l'œuvre continue encore aujourd'hui de susciter autant d'analyses. Toutefois, cette ambition devient également l'une de ses principales limites. Si la première partie trouve selon moi un équilibre remarquable entre aventure, humour, satire et réflexion philosophique, la seconde moitié s'abandonne progressivement à une succession de visions toujours plus psychédéliques qui finissent parfois par prendre le pas sur la narration elle-même. Les métamorphoses incessantes, les envolées mystiques, les dimensions symboliques et les séquences volontairement abstraites donnent parfois l'impression que le scénario cherche davantage à provoquer une expérience sensorielle qu'à poursuivre son intrigue avec la même rigueur qu'auparavant.
Bien sûr, cette orientation demeure parfaitement cohérente avec l'univers artistique de Jodorowsky, mais j'ai parfois eu le sentiment que cette avalanche d'images et de concepts servait aussi à masquer certains raccourcis scénaristiques ou à éluder des développements qui auraient mérité davantage de substance, comme par exemple les méduses géantes d'Aquaend et la lutte de celles-ci contre la Ténèbre, qui se fait au second plan, même au troisième plan, alors que c'est pourtant très important. Sans jamais perdre son intelligence, le récit finit alors par devenir plus contemplatif que véritablement captivant, au point de légèrement me décrocher lors de son dernier tiers. Pour autant, cette réserve ne remet jamais réellement en cause l'immense importance de L'Incal. Car même lorsqu'il s'égare volontairement dans des territoires où la logique laisse place au symbole, l'œuvre continue d'impressionner par son audace permanente. Peu de bandes dessinées osent à ce point repousser les frontières du médium, aussi bien graphiquement que narrativement. L'Incal ne cherche jamais à rassurer son lecteur ni à lui offrir un parcours confortable. Il préfère constamment l'inattendu, quitte à désorienter, quitte même parfois à frustrer, mais toujours avec la volonté d'ouvrir de nouvelles perspectives plutôt que de suivre les chemins déjà empruntés.
CONCLUSION :
Avec L'Incal, Alejandro Jodorowsky et Moebius ne livrent pas seulement une aventure de science-fiction, mais une véritable odyssée philosophique où l'imagination ne connaît aucune limite. Malgré une seconde moitié dont les excès psychédéliques finissent parfois par diluer la force du récit, l'ensemble demeure une œuvre majeure dont l'influence apparaît pleinement méritée. Car même lorsque John Difool semble s'égarer dans les labyrinthes de l'Incal, il entraîne derrière lui le lecteur au cœur de l'un des univers les plus fascinants que la bande dessinée ait jamais imaginés.
Une œuvre culte qui continue de façonner la science-fiction.
Voici l’homme, voici la proie… John Difool, détective de classe R… un minable. Et c’est pour ce minable que je vais violer mon serment… Qu’est-ce qu'il peut y avoir derrière ce regard stupide qui intéresse l’Amok à ce point ?