Dans la droite lignée du 15e tome, Van Hamme ressort l’une de ses marottes narratives : le voyage dans le temps. Si le prologue s’ouvre sur l’assassinat très shakespearien de Thorgal (alias Shaïgan) et le suicide de Kriss de Valnor, tous deux victimes de leurs propres hommes et d’un commandement devenu trop laxiste, tout va être chamboulé par l’introduction d’un nouveau personnage : Jaxx le Veilleur !
Mais rembobinons quelques minutes, jusqu’à cette tentative de régicide qui ouvre ce troisième volet du cycle de La Forteresse invisible. Même emmitouflé dans sa nouvelle identité, Shaïgan semble conserver précieusement les traces de Thorgal. Cette réminiscence en veille n’est pas sans rappeler le concept de Eternal Sunshine : on peut a beau trifouiller la mémoire, il en subsistera toujours des traces résiduelles, de petites lucioles capables de nous guider vers celui que nous avons oublié.
On ne peut ni moins forcer le destin, pas plus qu’on ne peut contraindre le cœur d’un homme à embrasser une vie contraire à ses valeurs. Du moins, c'est ce que semble nous conter à pas feutrés l'auteur.
Autre détail intéressant : Kriss compare Thorgal à « Alexandre », en référence au célèbre conquérant. Mais comment peut-elle rapprocher son compagnon d’une figure historique que cette nouvelle civilisation n’est, en principe, pas censée connaître ? Simple incohérence ou volonté de Van Hamme de bâtir un monde inscrit dans un temps indéterminé, où tous les possibles peuvent surgir à n’importe quel moment ? Une armure protectrice ou un formidable champ des possibles pour l’auteur ; un petit vertige qui fait bouillir les neurones pour le lecteur.
Revenons maintenant au présent du récit, avec Jolan en pleine tempête. Si j’espérais voir fleurir une belle amitié entre Darek et lui, c’est râpé ! Van Hamme est décidément sans pitié avec ses seconds couteaux, même lorsqu’il s’agit de simples enfants. Les mondes de Thorgal ont beau être remplis de merveilles, ils charrient toujours leur lot d’horreurs en bordure, comme pour rappeler que les grandes histoires ne se font jamais sans payer un lourd tribut à la Mort.
Naturellement, tout cela n’était que provisoire. Cette drôle de baguette magique capable de voyager dans le temps et l’espace va venir tout remédier, ou presque. À l’évidence, le MCU n’est pas le seul à pouvoir nous griller les neurones avec ses paradoxes temporels. Je dois néanmoins reconnaître que l’explication proposée par Van Hamme, matérialisée par ce symbole du cercle concentrique, est plutôt réussie.
À la suite de son naufrage sur les récifs bordant son ancienne île du tome 8, Jolan rencontre donc Jaxx le Veilleur, un membre non pas du peuple des étoiles comme on aurait pu le soupçonner, mais un homme de cette même Terre, venant du futur. A la suite d'une brève présentation de son joujou et de son statut, il ramène Jolan dans le Pays de Qâ, plus de 30 ans après son départ, avec pour mission de remettre la main sur la couronne d’Ogotaï et de faire disparaître cette machine du destin des hommes.
Seulement, Jaxx n’est finalement pas là pour l’aider à sauver les siens comme il le lui avait promis. En effet, les Veilleurs n’ont pas le droit d’intervenir dans l’Histoire. Alors, lorsqu’il apprend de but en blanc de la bouche de ce voyageur, d'une manière assez brusque, soyons honnêtes, que ses parents et sa sœur sont morts, Jolan vacille un instant. Pas longtemps. Juste celui qu'il faut pour fomenter un plan : il assomme Jaxx, lui vole sa baguette et se téléporte 15 ans plus tard sur l’île afin de demander de l’aide à son grand frère. Qui n’est autre que lui-même. Parce que ledit grand frère lui avait justement soufflé l’idée (après avoir assomé Jaxx) puisqu’il était déjà présent sur l’île.
Ah ah ! rien que de tenter d'expliquer tout ça est plutôt sucré. Difficile de suivre avec tous ces sauts temporels. A l'évidence, le temps n’est jamais un sujet simple, même s’il recèle, pour un scénariste aguerri, de fastueuses possibilités (à ses risques et périls).
Tout cela pour dire qu’avec l’aide de sa propre personne, Jolan remonte une nouvelle fois le temps, jusqu’au moment même de la mort de son père (le prologue dudit tome). Il parvient à le sauver, délivre sa mère des griffes de la perfide Kriss, puis retourne dans son présent pour les mettre en sécurité. Sans son père, notez. Eh oui, show must go on !
Mais tout ce grabuge n’a manifestement pas échappé au Seigneur des Veilleurs, qui vient régler les litiges en mettant Jaxx sur la touche. Et pour cela, rien de plus simple : le petit Jolan est renvoyé sur sa mer déchaînée, là où l’attendent sur l’île sa mère et sa sœur qu’il vient de sauver ; tandis que le grand Jolan, lui, est invité à suivre le Veilleur dans son présent, c’est-à-dire plus de 30 000 ans plus tard. La seule solution pour éviter de créer un paradoxe dans l’Histoire. Et qui, on s'en doute fort, aura son importance par la suite pour un nouveau récit.
De fait, en sauvant ses parents, Jolan s’est donc condamné lui-même. Un acte de sacrifice que son père n’aurait sans doute pas renié, lui qui, à l’heure actuelle, ne parvient toujours pas à se remémorer son passé. Les deux derniers tomes devraient rectifier le tir tout en venant clore le chapitre de ce cycle.
Micro reproche, toutefois : cette lubie qu’a Van Hamme de refuser de tuer Kriss après toutes ses ignominies, alors même qu’elle se trouve à la merci de Jolan ou de son père, commence à ressembler à une certaine paresse d’écriture qui, doucement, me lasse. Cependant, il est vrai que dans toute grande saga, il faut bien un grand vilain. Alors autant que celui-ci soit badass, charismatique et suffisamment coriace pour survivre au fil du temps. Et, de surcroît, une femme qui prouve que le pouvoir peut très bien se conjuguer aux deux sexes.