La Gardienne des clés - Thorgal, tome 17
Si cette série est aussi prenante, c’est certes grâce à l’immense talent de conteur et à l’imagination féconde de son auteur, de même qu’à l’incommensurable précision des tableaux à couper le souffle de son dessinateur, mais aussi, et avant tout, grâce à cette foi profonde que le duo nourrit pour les contes et les légendes.
Un amour palpable pour ce « Deuxième Monde » (un concept réunissant tout bonnement le panthéon de toutes les mythologies du monde) que cette 17e histoire nous invite une nouvelle fois à explorer.
Le premier degré, en 2026, est devenu une notion presque désuète. Non pas tant parce qu’il désarçonne, mais parce qu’il semble avoir perdu sa place dans nos récits. À force de se moquer de tout, de passer les genres au mixeur de la dérision et d’en détourner les codes sous prétexte que nous ne sommes plus dupes, la candeur et la naïveté ont peu à peu déserté la fiction. Il est donc particulièrement agréable de retrouver une œuvre qui croit dur comme fer à ce qu’elle raconte, au pouvoir des histoires et à leur capacité à stimuler l’imaginaire sans jamais s’excuser d’être merveilleuse.
Mais qui t’as donné ce rôle et ce pouvoir ? - Je ne sais pas et ne le saurai jamais. J’ignore d’où je viens et de qui je suis née. Je n’ai même pas de nom. Je suis là, c’est tout. J’ai toujours été là, seule. Immortelle. Invulnérable.
Ce nouveau tome est d’ailleurs celui qui se rapproche le plus de ce qu’a pu faire, outre-Manche, un auteur comme Neil Gaiman avec Sandman. Appelé à venir en aide à la Gardienne des Passages, chargée de maintenir les différentes dimensions à distance pour éviter leur collision, Thorgal se retrouve confronté à un dopplegänger, un être maléfique déjà affronté dans le tome 7, qui s’est cette fois allié à une autre ordure du tome 3.
Rebelotte, Van Hamme démontre son talent de recycleur hors pairs sur son propre univers afin de mieux le prolonger, faisant ressurgir les fantômes du passé pour les inscrire dans une destinée toujours plus vaste.
Une destinée qui, surtout, a décidément le chic pour ne jamais laisser Thorgal profiter bien longtemps de sa famille. Si bien qu’au terme de cette aventure, notre héros choisit de s’éloigner quelque temps des siens, pour leur bien, le temps (peut-être) que le destin décide enfin de lui lâcher la grappe. Ce qu’on espère secrètement qu’il ne fera jamais pour notre plus grand contentement de lecteur avide d'aventure.
Alors tu existes réellement ?! - Évidemment que j’existe. Mais réellement, ça, c’est une autre histoire. Quand on passe sans arrêt d’un monde à un autre, on ne sait plus très bien ce qui est réel ou pas. Il faudra que je réfléchisse à cette question.
L'Épée-Soleil - Thorgal, tome 18
Afin de préserver les siens du destin funeste qui s’acharne sur lui, Thorgal choisit de reprendre la route en solitaire. Comme à l’accoutumée, son chemin ne tardera pas à se hérisser d’embûches. Première halte : le voilà de nouveau réduit en esclavage par un criminel s’étant autoproclamé roi d’une maigre contrée grâce au pouvoir d’une arme magique, que l’on devine évidemment être la relique d’un ancien tome (en l’occurrence la couronne d’Ogotaï).
L’aventure prend place à la jonction de la jungle de l’ancien cycle et des forêts luxuriantes retrouvées dans les deux derniers volets. Autrement dit : des marais poisseux où crèche une vieille connaissance de Thorgal, l’intrépide et venimeuse Kriss de Valnor ! Pris malgré lui dans l'étau d'une guerre qui ne le concerne guère, notre héros parviendra, par le biais de son courage et à cette noblesse de cœur qui lui vaut autant la jalousie que l’admiration (des plus jeunes ; ici le fils d'un fermier l'ayant trahi), à mettre fin au cirque avant de reprendre sa route, dos à nous, embrassant l’horizon vers de nouvelles mésaventures.
J’ai un plan. Et tu vas m’aider à le réaliser. - Vraiment ? Et pourquoi ferais-je une chose pareille, à ton avis ? - Parce qu’à présent, nous voulons tous les deux la même chose : l’arme. Moi, pour m’en servir. Et toi, pour éviter que je m’en serve.
Fidèle à son habitude, la saga nous fait voyager. Pas besoin de dégainer sa carte Jeune SNCF ou de louer un Airbnb en Norvège : il suffit de s’enliser dans ses pages pour sentir les embruns, la boue et les feuillages nous entourer. Petit bémol toutefois : l’aveuglement de l’antagoniste et sa crédulité.
Certes, on peut les imputer à une narration aussi ramassée, mais elles finissent tout de même par tourner en dérision certains poncifs de la saga : un héros parfois un brin trop naïf et des méchants systématiquement un poil trop cupides. Une recette qui, si elle est toujours servie avec brio par un art du découpage et des planches admirables, pourront éreinter quelques pèlerins.