Lire Thorgal, c’est avoir l’impression de traverser mille contrées. C’est aussi observer un duo d’artistes qui se tire mutuellement vers le haut ; ce qui, au fond, est peut-être la parfaite symbiose dans un couple. La rencontre de l’Europe de l’Est et de l’Ouest dans une période troublée, venant prouver que les histoires ne connaissent aucun mur ; qu’elles transcendent les guerres et outrepassent la volonté de n'importe quels états.
Si Van Hamme écrit, s’il fait jaillir de la glaise de son imaginaire tout un monde cohérent et sériel, c’est bien à Rosinski qu'il revient de le sculpter. Il réalise, met en lumière, cadre, dirige les acteurs, orchestre les décors et suture les costumes. L’un imagine, l’autre donne corps. A dater de ce jour, leur alchimie continue de faire des merveilles.
S’agissant de la nouvelle identité de Thorgal, Shaïgan, elle n’a pas tardé à faire des remous : la légende de sa cruauté le précède désormais. Jusqu’au village où Aaricia a trouvé refuge, qui semble en porter quelques dangereux échos, nous faisant présager des retrouvailles particulièrement amères.
Ceci dit, on fait également plus ample connaissance avec Louve, le deuxième enfant de Thorgal, petite fille de 3 ans, qui semble avoir une prédestination à communiquer avec les loups. Rien de très étonnant lorsqu’on se remémore les conditions de sa naissance dans le tome 16 et son patronyme. Et à l’instar du 8e volet, nous suivons ici une aventure de Thorgal sans la présence de ce dernier. Surprise, c’est tout aussi haletant. Même sans son gouvernail, le navire continue de cingler plein vent !
Quant à Jolan, il a grandi d’une tête et peine encore à pleinement maîtriser les pouvoirs qui lui viennent de Tanatloc, le grand-père de Thorgal. Il lui est notamment plus facile de faire disparaître les choses que de les faire apparaître. Une faculté que Van Hamme rattache joliment à cette vision presque cosmique de la matière en présence dans le 12e épisode :
Toutes les choses et tous les êtres de l’univers sont composés de millions d’étoiles minuscules reliées entre elles par des courants de force. Il m’a appris à voir ces étoiles et à diriger ces courants pour changer la nature de la matière.
Pendant ce temps, les fautes commises par Thogral sous le masque de Saïgan (la mise aux fers de plusieurs vikings de la tribu) retombent sur Aaricia. Les villageois réclament le Wergild et lui apposent au fer rouge la marque des bannis, avant de l’exclure du village avec ses enfants et prendre possession de ses biens. Chez les Vikings, il s’agit de la pire des punitions : le banni peut être réduit en esclavage ou même tué impunément. Une condamnation qui nous laisse imaginer le pire pour le reste du voyage.
De cette incommodité, Aaricia et ses enfants se retrouvent rapidement à croiser des chasseurs d’esclaves, heureusement, ils peuvent compter sur une alliée inattendue : une meute de loups. Louve se révèle comme une petite Mononoke en herbe. Un personnage qu’il me tarde de voir grandir pour embrasser un destin qui promet d’être rocambolesque.
Pour compléter le tableau des galères, on apprend vite que derrière ce bannissement se cache en réalité la main de Kriss de Valnor. En laissant un prisonnier de guerre témoigner de ce qu’il avait vu, son objectif était simple : faire exclure Aaricia pour pouvoir la capturer. Kriss ne supporte décidément pas l’idée de devoir « partager » son nouvel époux. En outre demeure cette vieille rancune, née lorsque Aaricia avait osé lever la main sur elle 10 tomes en arrière.
Certaines blessures ont décidément la mémoire longue chez Van Hamme. Les couloirs de ses récits finissent toujours par se recroiser à un carrefour, s'entremêler, à l'instar d'une cotte de mailles.
Entre temps, Jolan est séparé des siens. Toutefois, de part la même force de courage qui animait son père, il réussit, avec l’aide d’un jeune esclave nommé Darek, à libérer les prisonniers du Dynaste. Tous, sauf sa mère et sa sœur, en revanche, capturées et emmenées par cette diabolique Kriss sur sa chaloupe.
Avec la rapidité de l'éclair, il reprend donc la mer sur une barque. Cap sur la libération des siens, accompagné de Darek et de sa petite sœur. Une belle histoire d’amitié semble déjà poindre à l’horizon entre ces deux gamins, voire peut-être quelque chose de plus charnelle avec la charmante sœur. Or la mer est vaste. Tant mieux, dirons-nous : le plaisir de la découvrir n’en sera que plus grand !