En 1952, Spirou et Fantasio (Tome 4) : Spirou et les héritiers de André Franquin marque un tournant en introduisant pour la première fois le Marsupilami, créature imaginaire vivant dans la jungle palombienne, au cœur de l’Amérique du Sud. À l’origine, le Marsupilami n’est pas conçu comme un personnage central mais comme un élément exotique du décor narratif. Spirou et Fantasio doivent rapporter un animal rare afin de toucher un héritage, et le Marsupilami est découvert presque par hasard. Le succès est immédiat auprès des lecteurs, au point que le Marsupilami dépasse très vite son rôle pour devenir un compagnon récurrent.
Le Marsupilami devient un personnage secondaire récurrent de Spirou et Fantasio. Franquin développe un véritable écosystème autour du Marsupilami : jungle luxuriante, chasseurs, scientifiques, menaces humaines. Le personnage cesse d’être uniquement comique pour devenir un symbole de la nature sauvage face à la cupidité et à la bêtise humaine. Le Marsupilami traverse aussi d’autres séries de Franquin. Il apparaît ponctuellement aux côtés de Gaston Lagaffe, dans des gags où son énergie incontrôlable entre en collision avec l’univers bureaucratique et statique de la rédaction. Progressivement, son potentiel narratif autonome devient évident : il peut porter seul des gags, des séquences d’action et même une intrigue entière, sans Spirou ni Fantasio.
À la suite d’un léger désaccord avec les éditions Dupuis, principalement lié au contrôle artistique et aux droits d’exploitation de ses créations, André Franquin prend une décision majeure dans sa carrière : créer sa propre structure éditoriale. L’objectif est clair et assumé : redonner une place centrale à son animal fétiche, le Marsupilami dont il conserve les droits. Pour mener à bien ce projet ambitieux, Franquin s’entoure de collaborateurs de confiance et fonde Marsu Productions, une société pensée comme un outil de liberté créative autant que comme un cadre juridique solide.
Greg (Michel Regnier), scénariste chevronné, va aider Franquin pour le scenario. Ils se connaissent et entretiennent déjà une relation professionnelle et amicale de longue date. Leur collaboration repose sur une vision commune du personnage. Le projet scénaristique est clairement défini : proposer une véritable origin story du Marsupilami, c’est-à-dire raconter ses origines, son environnement naturel et les bases de son comportement. Ce choix explique pourquoi ce premier tome adopte une structure et un ton très proches des aventures classiques de Spirou et Fantasio dans lesquels le Marsupilami apparaît, tant dans le rythme narratif que dans l’humour et l’esprit d’aventure, afin de ne pas dérouter les lecteurs historiques.
Batem (Luc Collin) rejoint également Franquin pour la partie graphique. Ce dernier a une mission délicate : reprendre visuellement un personnage emblématique sans trahir l’héritage de son créateur. Le parti pris est assumé : Batem cherche volontairement à se rapprocher le plus possible du trait de Franquin, dans une démarche qui tient autant de l’hommage que de la continuité esthétique. Il s’inspire très largement du travail réalisé par Franquin sur Spirou et Fantasio, que ce soit dans le dynamisme des poses, l’expressivité des personnages ou la lisibilité de la mise en scène, afin d’assurer une transition douce pour le lecteur.
En octobre 1987, Marsupilami (Tome 1) : La queue du Marsupilami parait chez Marsu Productions, avec une diffusion assurée par Dargaud.
Au-delà de la galerie de personnages, l’un des éléments les plus marquants de cet album reste sans conteste le traitement de la faune et de la flore. La forêt de Palombie ne se contente pas de servir de décor : elle devient un véritable personnage à part entière, vivant, dense et cohérent. Batem y déploie un sens aigu du détail et de la composition, donnant à chaque case une impression de luxuriance. Les végétaux, lianes, arbres géants et clairières structurent l’espace narratif et participent activement à l’action. Les animaux, nombreux et variés, ne sont jamais anecdotiques : chacun est identifiable, expressif et intégré de manière organique à l’écosystème palombien, renforçant l’immersion du lecteur.
Le Marsupilami et sa famille bénéficient eux aussi d’un traitement graphique particulièrement soigné. Le dessin met l’accent sur le mouvement permanent : bonds, enroulements de queue, courses et cabrioles s’enchaînent avec une grande fluidité. La lisibilité de l’action reste constante malgré cette énergie débordante, ce qui témoigne d’une excellente maîtrise de la mise en scène. La dynamique corporelle des animaux est immédiatement perceptible ; on ressent leur agilité, leur force et leur vivacité.
Le scénario, parfois un peu bavard, met en scène le chasseur anglais Bring M. Backalive, caricature assumée du chasseur colonial, accompagné d’un guide local palombien, Tapamilastiko. Tous deux se lancent à la poursuite du Marsupilami avec un sérieux et une détermination qui contrastent rapidement avec leur incompétence. Les pièges imaginés pour capturer l’animal se veulent ingénieux mais s’avèrent souvent maladroits, voire absurdes. Chaque tentative ratée entraîne son lot de conséquences physiques pour les deux chasseurs, victimes de leurs propres stratagèmes, dans une mécanique narrative répétitive mais volontairement assumée.
L’humour de l’album repose essentiellement sur le slapstick, dans une tradition très proche des cartoons à la Tex Avery. Chutes, écrasements, explosions et humiliations physiques rythment le récit. Les deux chasseurs servent de souffre-douleur permanents, accumulant les sévices sans jamais apprendre de leurs erreurs, tandis que le Marsupilami, malin et joueur, se moque ouvertement d’eux. Ce comique visuel, fondé sur l’exagération et le contraste entre l’intelligence animale et la bêtise humaine, fonctionne particulièrement bien auprès d’un jeune public, qui rira volontiers de la supériorité du héros face à des antagonistes aussi stupides qu’arrogants.
Marsupilami (Tome 1) : La queue du Marsupilami s’impose comme un album d’introduction solide et efficace. S’il ne brille pas par la complexité de son scénario, il compense largement par une richesse graphique remarquable, une mise en scène dynamique et un humour accessible. La mise en valeur de la Palombie, la vitalité du dessin et la fidélité à l’esprit franquinien posent des bases claires pour la série à venir. Cet album assume pleinement son rôle : installer le Marsupilami comme héros central et offrir une lecture divertissante, portée par l’énergie du dessin et l’efficacité du gag visuel.