Le Capital
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Le Capital

Manga de Hiromi Iwashita (2018)

D’habitude, à chaque fois qu’un mangaka s’essaye de toucher au patrimoine intellectuel ou culturel européen, vous me trouvez droit, raidi, les crocs dévoilés derrière lesquels des grognements étouffés et de bien mauvaise augure résonnent. Y’a eu de belles occurrences, je dis pas. Mais à ces gens-là, à ces nippons, je sais à quoi ça aboutit, le plus souvent, leurs incursions dans nos sphères culturelles. Ce qui en résulte, le plus souvent, est autrement plus fumeux qu’il n’est fameux. Alors quand je les sais à présent penchés tendrement sur la nuque de Marx, tout, en principe, aurait dû m’enjoindre à aiguiser mes couteaux.

Il n’en fut rien. Dans un premier temps.


Des mangakas japonais avec une vision marxiste sensible et raisonnée, il y en eut. Ce n’est pas de ça dont il sera question ici, et je le savais rien qu’à l’aune de la première de couverture. Observer ce jeune homme blond, ce minet sorti droit d’un Shôjo, impétueux, supposé incarner Karl Marx, ça m’a suggéré comme un début de fou-rire. Je sentais que la déconnade irait sans bride, aussi ai-je embarqué sans même enregistrer mes bagages.


Karl Marx aura été, à ma connaissance, l’un des auteurs les plus influents de son siècle, et même de son millénaire. Nous vivons encore sur les métastases de ses œuvres. Que j’aurais aimé que le Diable lui prêta vie plus longtemps pour qu’il put observer de ses yeux qui étaient aujourd’hui les légataires de sa postérité intellectuelle. Eh oui Karlo, la Sandrine Rousseau, elle est aussi sortie de tes œuvres, faut pas la renier. Sans doute n’a-t-elle jamais lu Le Capital – je n’ai lu pour ma part que l’introduction faite par les Que Sais-Je – mais elle s’en revendique comme le reste de son engeance. Tu voulais agréger autour de toi les prolétaires, tu seras devenu l’égérie de bourgeois urbains en trottinettes électrique. Et comme si ça suffisait pas, voilà qu’un mangaka se sent de chroniquer ton parcours intellectuel. Je m’en pourlèche les babines d’avance.


Eeeeeet… je n’ai pas ri. J’ai souri néanmoins, sans qu’une moquerie ne vînt à poindre à la commissure de mes lèvres. L’œuvre est didactique tout en sachant assumer le support manga pour ne pas céder aux longues explications rébarbatives qui, compte tenu du sujet qui nous préoccupe, semblait inévitable.


À le considérer pour manga uniquement, nonobstant le propos qui nous parvient, Le Capital – le manga, j’insiste – est de médiocre facture. Les dessins ne s’illustrent par aucun style, lissés qu’ils sont par des esquisses on ne peut plus communes dans le milieu, les dialogues sont affligeants et dépourvus du moindre atome de spontanéité authentique, les personnages brillent tous d’une niaiserie à paillettes sans une ligne d’écriture pour les fonder ; on sent que c’est l’œuvre d’un intellectuel qui se sera essayé au manga plutôt qu’un mangaka passionné de philosophie et d’économie. La narration qui s’orchestre alors est clairement trop maladroite pour qu’on en retire le moindre attrait scénaristique. Dans Le Capital, l’aspect manga n’est finalement qu’incident pour ce qu’il a ici de franchement médiocre.


C’est naïf de croire que le concept de propriété privée n’existait pas en Angleterre avant le XIXe siècle. Saint Thomas d’Aquin écrivait déjà à ce sujet six siècles auparavant – et il ne fut pas le premier à s’y intéresser. On n’a pas attendu après Pothier pour que certaines forêts soient privatisées par des individus. L’usage précédait le droit. Pensez bien que si, du jour au lendemain, après des siècles, des individus s’accaparaient ce qui était admis pour commun en dépit de ce que ces territoires avaient de précieux, que des têtes auraient volé bien assez tôt. L’accaparement de la propriété privée n’est pas soudain advenu par le droit, mais ce sera accompli graduellement bien avant que le capitalisme ne fut institué pour ce qu’il est. C’est le rapport au droit qui a « sanctifié » la propriété privée et fondé son principe tel qu’on le connaît à présent.

Déjà, l’approche de l’œuvre trop candide et carencée pour être honnête. Mais on ne condense pas impunément les trois volumes du capital en un manga de deux-cents pages. Aussi quelques écarts et autres raccourcis faciles peuvent être aisément pardonnés à ce titre.


L’enseignement des concepts développés dans Le Capital sont cependant très accessibles dès lors où l’auteur s’en fait l’interprète. L’œuvre peut effectivement se targuer de ses vertus pédagogiques au regard de la qualité de synthèse prodiguée par ses enseignements. On acquiert bien assez tôt les clés de compréhension du Capital grâce aux définitions intelligemment rapportées par une trame qui, finalement… ne s’attribue qu’à cet usage sans avoir d’histoire propre. On dira, en termes marxisants, que la valeur marchande du présent manga, ne tient pas à la distraction attendue eu égard à sa présumée valeur d’usage, car celle-ci s’en tient en réalité à un strict volet pédagogique. Si la valeur marchande du manga Le Capital est analogue à celle de tout autre manga, ce n’est qu’incidemment.


« Mais c’est quoi de ce jargonnage de merde ? »


C’est du marxisme. Je suis cinquième dan, tu peux pas lutter.


L’histoire – ou ce qui fait mine d’en être – est si caricaturale qu’on se sent d’en détourner le regard. Le servant de monsieur Gordon, riche propriétaire, meurt relativement jeune, laissant derrière lui une femme et un fils. Aux obsèques – lisez-moi bien, AUX OBSÈQUES dudit servant, voilà que monsieur Gordon pose une main grasse sur les fesses de sa veuve et lui dit – c’est un verbatim – « Vous êtes encore jeune. Il y a différentes façons de gagner de l’argent vous savez...  ».


Alors, que l’exploitation capitaliste soit une source d’oppression et d’aliénation dont les masses les plus laborieuses furent contraintes de payer les frais… c’est entendu. Point besoin de grossir le trait cependant. Il y avait des nantis avant même que le capitalisme ou même le mercantilisme ne soit de ce monde, de même qu’il existait de beaux salauds et de singuliers fumiers qui auraient été ce qu’ils étaient indépendamment du système économique en place. Tous les riches propriétaires en Europe à cette époque n’étaient pas de libidineux personnages dépourvus de tout sens moral, même s'il se trouva en leur un large vivier d'enflures sans scrupules. Tout ne s’analyse pas à l’aune du social et de l’économique. C’est finalement biaiser Le Capital et le desservir que de présenter l’équation en des termes aussi grossiers que l’a fait Hiromi Iwashita. L’approche qui est faite du monde capitaliste du XIXe est d’un ridicule consommé. Et pourtant, Dieu sait que la misère y était terrible pour les prolétaires. Germinal est je crois plus pertinent pour analyser la situation d’alors quant à ce qui se rapporte à l’exploitation.


Gordon, pourtant riche capitaliste sans doute très affairé à gérer ses nombreuses manufactures, semble très occupé à surveiller Roy… qui est boulanger. Il a, pour une raison qui nous échappe à la lecture, le désir de l’écraser et de le faire travailler pour lui jusqu’à sa mort comme il l’a fait avec son père. Parce qu’ils sont comme ça les riches capitalistes, ils font ce qu’ils font pour le plaisir de faire souffrir les prolétaires ; rien que pour ça.

La narration n’a aucun sens si ce n’est celui de tracer le parcours claudiquant d’un récit écrit en deux lignes à peine. Chaque chapitre ou presque vous conduira à vous exclamer au moins une fois : « Que c’est con ma parole ».


Le Capital n’est plaisant à lire que lorsqu’il développe l’ouvrage éponyme dont il vient vulgariser la lecture. On se délecte bien mieux de la question de la valeur d’usage, de la reproduction de la force de travail, la plus-value constante et relative, qu’à suivre les couillonneries de Roy et Gordon, dignes d’un épisode des feux de l’amour.


Roy, malgré toutes les brimades de sa jeunesse prolétaire, en dépit de ses grands idéaux de justice… devient un cochon de capitaliste acharné en deux semaines de temps. Le genre qui exploite ses employés dix-huit heures par jour, six jours par semaine, les fait battre et les licencie pour un rien.


En quoi ? Trois mois de temps ? La narration ne nous offre aucun repère chronologique viable outre la barbe de Roy. En ce temps-là, quel qu’il soit, mais très court, Roy passe d’une boulangerie de village à une usine et l’invention du premier supermarché avec des capitaux issus des fonds de la noblesse. Ah oui, sa copine, Claire, est une noble. C’est bien courant que ces gens-là s’encanaillent avec des prolétaires de basse extraction, surtout au XIXe siècle.

Ah quand je vous disais que c’était foutrement mal écrit, vous aviez tout à gagner à me croire sur parole. Y’a peut-être un dixième de Marx pour saupoudrer chichement une histoire à dormir debout. L’auteur aurait été mieux inspiré de créer un récit dont le format aurait été analogue aux « Il était une fois l’Histoire/la Vie » pour rendre l’affaire appréciable. Chercher à s’encombrer d’une trame scénaristique, c’était se fourvoyer dans les très grandes largeurs.


Il est amusant qu’Oscar rappelle, après que la ville ait été dévastée par l’accaparement frénétique de la plus-value, que la seule valeur productive viable, in fine, est le travail – ce qui est incontestable – pour faire ainsi la réclame du marxisme. Amusant car, il n’a existé en ce monde qu’une seule nation ayant un jour reposé la valeur marchande de ses échanges sur ce qui était là-bas appelé «  l’étalon-travail » et c’était… l’Allemagne. Entre 1933 et 1945.

Allemagne dont le caractère marxisant, en ce temps-là, était quelque peu évanescent. Marx a posé le diagnostic, Hjalmar Schacht l’a appliqué au corps social en l’expurgeant des foutaises internationalistes qui faussaient le résultat. Puis soudain, les bombes des capitalistes anglo-saxon ont commencé à pleuvoir à verse. Dieu merci, jamais ce modèle économique ne se répandra grâce à leur générosité. Ouf. On a eu chaud. No Pasaran, antifascista, tout ça...

Vous reprendre bien un peu d’eau de bain de pétasse ? Ah mais si ! J’insiste ! Savourez ! C’est le privilège de notre système économique si bien préservé par les altruistes de ce monde.

Car si on ne souhaite pas du remède tiré des forêts noires , il ne reste qu’à savourer le poison jusqu'à l'ultime terme de notre agonie.


Vous n’espériez quand même pas que je m’abstienne de me montrer politique alors que je lisais un manga littéralement intitulé  : Le Capital ? Allons.


La conclusion est tout aussi niaiseuse qu’avait pu l’être le déroulé du semblant d’intrigue qui la précéda. Les prolétaires se liguent contre Roy et le tuent, fondant ainsi le syndicalisme qui, comme chacun le sait… est l’arme ultime pour lutter contre le capitalisme. Arrêtez de rire vous dis-je ! Puisque je vous assure qu’ils sont très portés dans la lutte contre le capitalisme. Suffit de voir où se portent leurs intentions de vote. Des gens sérieux qu’on sait très attaché à leurs convictions (c’est le nom de leurs comptes en banque).


Le Capital était un manga trop amateur et grossier dans l’exposition de son thème pour être même pris au sérieux au regard des enseignements prodigués. Ce qu’on y lisait s’apparentait davantage à une commande qu’à l’œuvre d’un passionné ayant à cœur de nous partager ses connaissances en la matière. Mon seul regret, finalement, était de constater que pour ridicule qu’il fut, le présent manga ne l’était pas assez pour me faire rire. Là était peut-être son principal tort.

Créée

il y a 7 jours

Critique lue 102 fois

Josselin Bigaut

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