Je m'attendais à beaucoup l'aimer cette BD.
Première chose, le fait que la BD fait penser énormément à celui de Riad Sattouf (qui est l'éditeur de Grosjean d'ailleurs) ; je ne saurais dire si cette ressemblance est venue naturellement - l'auteur est tellement fan qu'il se met à raconter de la même façon - ou si c'est l'éditeur qui a un peu mis sa patte sur l'album - l'éditeur qui soumet des idées Sattoufiennes. En tous cas, c'est un peu gênant quand on retrouve des idées exactement pareilles dans "L'arabe du Futur" par exemple (genre le tic du père qui regarde autour de lui, ou bien les tocs du père et du fils sont à rapprocher des tics et tocs de Sattouf et son père dans la saga ; on a aussi une retranscription des accents et dialectes, comme dans les BD de Sattouf, en moins bien en plus parce qu'il n'y a pas les déformations de lettres ni la précision quant à la diction des personnages, et enfin il n'y a pas une telle flexibilité dans les expressions des personnages qui sont, dans l'œuvre de Grosjean, un peu trop figées. Et donc, tout ça pour dire qu'on dirait que Grosjean est un sous-Sattouf. Alors, peut-être qu'à la relecture, sachant cela, je me focaliserai plus sur l'album et ce qu'il raconte et que ça marchera mieux mais bon... en ce qui concerne cette lecture, ça m'a emmerdé sur la longueur justement, alors que j'avais bien compris la référence à Sattouf après 20 pages.
Mais il faut dire aussi que le récit n'aide pas à se focaliser uniquement sur le récit ; c'est-à-dire que l'intrigue n'est pas bien ficelée mais surtout pas très nourrie, ça manque d'un fil conducteur ou plutôt d'un objectif principal. Car tout du long on se demande où tout cela va nous mener, quel est le propos de l'auteur. Sattouf avait proposé des objectifs principaux, notamment au travers du père qui a ses envies, des projets pour sa famille, alors qu'ici, chacun vit sa vie, mais on ne sait rien des desseins et volontés de chacun ; si bien qu'on a l'impression pendant plus de la moitié de l'album d'être face à une intro un peu longue (on finit par se détourner de cette idée et s'y faire), surtout que le récit commence en faisant grandir le petit Riquet assez vite, on se demande si l'album va retranscrire jusqu'au moins l'adolescence, mais ça finit par s'arrêter on ne sait pas pourquoi. Et puis il y a des thématiques mal développées et qui manque de clarté : la maman qui pleure, les silences conjugaux, ... on se demande si le père ne serait pas un peu violent envers la mère, mais on ne revient jamais vraiment là-dessus (par contre, quand le père s'occupe du fiston seul en écartant les ainés, à nouveau, on ne peut s'empêcher de voir un remake de l'Arabe du futur).
Il y a tout de même de bons moments ; des tronches comiques, des bons gags, des situations bien trouvées, un univers particulier (le fait qu'on soit dans cette résidence policière). C'est juste que ç ne va pas assez loin et que l'auteur ne parvient jamais à insuffler sa propre identité. Paradoxalement, j'ai trouvé que l'auteur n'avait jamais aussi bien représenté l'angoisse que dans cet album, car son personnage (un alter ego?) a aussi des soucis d'angoisse, et ici, contrairement à ses bds sur le sujet, il y va plus fort, ça convainc mieux, on ressent mieux la détresse du personnage.
Graphiquement aussi ça fait penser à du Sattouf ; ça ressemble encore un peu à ce que l'auteur proposait sur son blog, mais en lorgnant davantage sur le style de son éditeur (qui était déjà une référence mais pas aussi marquée). En plus, on ressent l'influence de J.L. Westover dans les expressions de ses personnages ; le mélange fonctionne assez bien. Le découpage est globalement assez efficace pour valoriser les gags et l'histoire. Les personnages sont reconnaissables. Y a un jeu sur les perceptions au début qui est vraiment sympa, qui m'a fait penser au projet fou abandonné de Chester Brown intitulé Underwater et qui promettait de suivre l'évolution d'un enfant avec une maitrise progressive du langage et de la compréhension du monde ; malheureusement cela ne sert que d'introduction et est même complétement déconnecté du reste du récit (d'ailleurs j'ai failli oublier d'en parler).
Bref, cet album se laisse lire, mais les emprunts esthétiques et narratifs sont trop grossiers et frustrent quelque peu le lecteur qui a parfois l'impression d'assister à un gros plagiat. C'est dommage parce que Grosjean montre clairement du talent pour des choses plus personnelles.
PS : purée, l'ego de Sattouf quand même, que ce soit dans le cas d'un éditeur qui impose sa patte ou celui d'un éditeur qui est tombé amoureux du travail de Grosjean... comme on dit, ce que l'on aime chez l'autre, c'est ce que l'on perçoit de soi en lui.