- Depuis des années, nos hésitons à croire vrais les origines d’une curieuse légende, orientale… Il était question de : « dragons de feu » qui auraient apporté sur Terre des « pierres interdites » … Ça se passait dans cette région, approximativement… Elle était très mal connue… Nous n’avions qu’un élément, tragiquement positif : des constatations médicales sur certains indigènes, victimes de radiations étranges. Nous venons, hélas, de les vérifier…
- Vous voulez dire… qu’il existe là, dans cette jungle, quelque chose qui recèle du minerai pareil à l’échantillon de ce malheureux Damiani… Une sorte… de mine… de « pierres interdites » ?
- Exact, et ce minerai que nous appellerons « le métal intégral » parce que, même à l’état brut il résiste prétendument à toutes les températures, à tous les chocs et à toutes les frictions, et toute évidence d’origine extra-terrestre !
- Un aérolithe ! Un aérolithe inconnu ! Nous partons à sa recherche !
- Aérolithe ? ... C’est l’hypothèse d’Argos. Je n’y crois pas… Ma conviction est que ses pierres ont été apportés sur notre palette… Et que les dragons de feu de la légende étaient des véhicules de l’espace !…
Luc Orient, héritier des étoiles
Imaginée par Michel Regnier dit Michel Greg ou Greg au scénario et intelligemment portée par le trait d’Eddy Paape, Luc Orient s’inscrit comme une série franco-belge de science-fiction d’aventure scientifique emblématique des années soixante. Publiée pour la première fois en 1967 dans les pages du Journal de Tintin, elle s’étendra sur près de deux décennies, marquant durablement le paysage du neuvième art. Fait notable, Luc Orient : Les Dragons de feu, en tant que premier tome de la série, ne se présente pas comme un récit autonome, contrairement aux usages de l’époque, mais comme le point de départ d’un arc narratif plus vaste, conçu dès l’origine pour se déployer sur cinq albums formant un premier cycle. Une ambition scénaristique encore relativement rare à cette période et qui va de pair avec les ambitions visionnaires de cet univers. En tant que fan de la franchise Flash Gordon en comics de 1934 créée par Alex Raymond, difficile de ne pas songer à son héritage dès les premières pages des Dragons de feu. Certaines compositions, poses héroïques, idées scénaristiques et élans romanesques rappellent fortement cette science-fiction pulp pionnière, antérieure même à l’âge d’or des comics. Je reste d’ailleurs persuadé que l’hommage est volontaire, tant certains personnages se ressemblent trait pour trait.
L’intrigue s’ouvre au Moyen-Orient, dans la vallée de Sher-Dahng, où une expédition scientifique menée par Damiani parvient enfin à mettre la main sur de mystérieuses pierres rouges luminescentes, que certains surnomment « la terre aux mille reflets », abondamment évoquées dans les légendes locales. Mais cette découverte ne tarde pas à se révéler funeste, frappant plusieurs membres de l’équipe d’un mal aussi brutal que fatal. Rapidement, Luc Orient, envoyé par le centre scientifique Eurocristal 1 basé en Europe, se lance dans l’enquête aux côtés du professeur Hugo Kala et de la charmante Lora. Tous trois présentent d’ailleurs des très grosses similitudes physiques plus que troublantes avec le trio emblématique de Flash Gordon. Luc Orient possède le physique de Flash Gordon, le professeur Hugo Kala celui du professeur Hans Zarkov, et la charmante Lora celui de Dale Arden. Leur périple les entraîne dans une aventure mêlant rivalités scientifiques, radiations meurtrières, jungles aux allures extraterrestres et créatures quasi mythiques, guidés par Toba, un guide local aussi loyal qu’ingénieux. Face à eux se dresse le docteur Argos, savant corrompu sournois (au physique rappelant là aussi fortement celui de l’Empereur Ming sans son bouc), antagoniste venimeux aux allures caricaturales, incarnation parfaite du savant dévoyé.
Le récit déploie une aventure baignée d’un orientalisme fantasmé fonctionnel, car étant le reflet d’une époque où ces contrées semblaient lointaines et presque closes au reste du monde (je vous rappelle que nous n’avions pas internet ni le portable), nourrissant ainsi tout un imaginaire d’exotisme et de mystère. À cette dimension s’ajoute une intrigue technologique teintée d’extraterrestre, formant un mélange caractéristique d’une science-fiction qui assume pleinement son goût pour l’évasion et l’inconnu. Radiations inquiétantes, métaux aux propriétés insoupçonnées, créatures hybrides et complexes scientifiques futuristes tels qu’Eurocristal participent à installer cette atmosphère typiquement sixties. Certains passages peuvent aujourd’hui paraître naïfs, voire un peu forcés, et la confrontation avec le fameux « dragon », que le récit nous vend tout du long, se révèle finalement expédiée avec une rapidité frustrante. Pourtant, ces faiblesses s’estompent largement grâce au sens du récit de Greg, excellent conteur capable de maintenir un suspense constant, mais aussi grâce au dessin d’Eddy Paape. Son trait précis et élégant donne à l’ensemble une véritable prestance visuelle, en dépit de couleurs parfois criardes, qu’à titre personnel, je raffole. Toutefois, je suis étonné par la couverture rouge vif de la couverture qui au premier abord s’annonce peu engageante, alors que pas du tout. Le charme opère d’autant plus que l’œuvre assume pleinement son âge, offrant au lecteur curieux une fenêtre authentique sur la manière dont la science-fiction se rêvait en bande dessinée il y a plus d’un demi-siècle, dans une veine fortement imprégnée de l’ombre tutélaire de Flash Gordon.
CONCLUSION :
Luc Orient, tome 1 : Les Dragons de feu n’est peut-être pas un sommet absolu du genre, mais il pose des fondations suffisamment solides pour poursuivre l’exploration et donner envie de lire le tome suivant. Une entrée en matière imparfaite mais fonctionnelle, dont le charme rétro et l’énergie narrative suffisent à installer un univers prometteur et des personnages certainement appelés à prendre de l’ampleur.
Héritier spirituel de Flash Gordon, Luc Orient ouvre la porte d’une science-fiction franco-belge où l’aventure ne fait que commencer.
- À vous le signal du départ, mon cher Orient ! Vous êtes chef de safari !...
- Euh… Bien entendu… Alors, allons-y !... Destination : « la vallée des trois soleils » messieurs, dames, en avant !...