Autopsie d'une adolescence trouble (spoiler !)

Remettre les pieds dans l'univers manga, après avoir passé plusieurs années à exhumer les films, les séries, les romans et les retours dessus, peut être une transition difficile. Le manga possède ses codes,s'autorise certaines libertés, pour ne pas dire facilités, en terme d'écriture de personnages.

D'autant plus qu'avec l'âge, à mesure de gagner en expérience en apprenant davantage sur les règles de narration ou simplement sur la vraisemblance et la cohérence d'une histoire.

Avec l'âge, si le palais est bien nourrit, il finit par s'affiner, devenir plus exigeant, recraché le plat surgelé qu'il se serait resservi avec empressement 5 ans plus tôt.

J'aurais aimé que aku no hana soit le genre d'oeuvre qui se revoit avec plaisir en vieillissant, la broderie pour laquelle on s'étonne à découvrir de nouveaux détails que l'artisan a pris le soin de confectionner, mais qu'on était trop jeune pour en saisir tout la subtilité, comme cela avait pu être en partie le cas pour mon expérience avec Oyasumi punpun ; j'aurais aimé, mais ce n'est pas le cas. Pour autant, tout n'est pas à jeter, l'oeuvre fait des efforts, qu'il faut lui reconnaître sur différents aspects, et j'essayerai donc de développer ce qui m'a paru abouti, et ce qui l'était moins. Aku no hana, veut prétendre que la psychologie de ses personnages est subtile, et bien ficelée, enchaînant les états d'âmes tortueux de ses adolescents, les amenant à prendre des décisions

radicales, et souvent dangereuses, pour eux-mêmes comme pour leurs proches. Si, en zieutant rapidement les cases, sans trop se questionner on peut avoir une impression de fluidité, à y regarder avec plus d'attention, on réalise que beaucoup de leurs choix sont grossiers, probablement peu crédibles et servent davantage à remettre une pièce dans la machine qu'à dépeindre une évolution qui se ferait de manière naturelle et vraisemblable. Prenons Saeki par exemple, elle passe de fille difficile d'accès, muse pour notre protagoniste, ainsi qu'idole de la classe (au vu des commentaires des autres personnages), à une fan, éperdument dévouée à Takao qui continue de rechercher son attention, malgré les côtés déviants de ce dernier. Cela aurait pu être une évolution intéressante, surtout au vu du sous-texte et de la symbolique autour de Saeki et Sawa, qui semblent représenter deux extrêmes de la nature humaine : l'une qui correspond à une sorte d'idéal de l'être humain, en étant irréprochable sur tous rapports mais probablement trop lisse sans aspérité, donc fausse, assurément, et Sawa qui représente le côté plus malsain, déviant de la nature humaine, la face que l'on ne veut pas montrer, mais qui a cette beauté d'être authentique, non-édulcorée. Mais alors, pourquoi ça pêche selon moi ?


Tout simplement parce que, et c'est une leçon que j'apprends moi-même en écrivant mes propres histoires : une bonne idée d'un point de vue thématique, ne vaut pas grand chose sans une bonne exécution.

Saeki, arrive trop rapidement à s'attacher de façon démesurée à Takao, non pas que tout soit mauvais dans l'exécution, l'idée qu'elle soit admirative de Takao pour avoir pris la défense de Sawa est une bonne idée par exemple, et est quelque chose qui me paraît très vraisemblable, (et pertinent), compte-tenu de ce dont traite l'oeuvre, comme les relations sociales et les faux-semblants (des thèmes bien japonais) ; et est une manière pertinente de montrer le caractère de Saeki et ses limites : elle est certe conforme aux normes et bien insérée, mais elle est justement trop bien insérée, conforme mais conformiste, elle évite de dépasser du cadre, et de faire une action qui serait mal perçue par ses paires, sa mère, ses amis.

Takao, représentera donc pour elle, dans un deuxième temps, ce que Sawa représente pour Takao, une personne transgressive, qui tente d'échapper aux normes en les contournant. Une interprétationqui sera confirmée dans le chapitre 25, où on apprend davantage sur les motivations réelles de Saeki. Une très bonne idée, donc, sur le papier, mais qui souffre de fragilités dans l'exécution, comme je l'amorçais, la relation entre Takao et Saeki va trop vite, Saeki se met à admirer Takao, car il sait faire une action qui transgresse les normes, (ce qui lui fait défaut, à elle), et parce que il semble lire des livres difficiles ; mais ça reste probablement trop peu pour en venir à en tomber amoureuse de façon aussi rapide, et dévote. D'autant que le début du manga nous montre que Takao, n'est pas du tout un "Light Yagami", l'idéal japonais de l'élève brillant sur le plan scolaire, et intellectuel. Ça aurait un peu plus pu faire sens si Takao représentait cet idéal très japonais (bien que probablement toujours insuffisant), au vu des fragilités de l'évolution de leur relation ; ça manque de naturelle, de fluidité. Saeki semble davantage se dévouer à Takao parce que le scénario l'exige, et pour éviter certains murs auxquels l'histoire

serait confrontée (notamment la dénonciation rapide de Takao et Sawa) que par un véritable attachement, qui aurait pu se construire de manière plus progressive et crédible.

On apprendra au chapitre 25, que Saeki apprécie aussi le fait que Takao aurait semblé être la première personne à réellement chercher à la comprendre. Si cette justification est intéressante, elle reste à mon sens encore fragile ; la meilleure amie de Saeki, semble elle aussi chercher à tout faire pour la protéger (et probablement la comprendre), et Takao, prend fortement ses distances avec elle, en plus d'avoir un comportement clairement discutable (ce qui le rend extrêmement peu recommandable, et ne peut pas être compensé par une période de flirt qu'il a eu avec cette dernière) ce qui ne va pas dans le sens de cette justification. De plus, on s'étonnerait de voir que Takao serait le seul à chercher à la comprendre.

De plus retournement des chapitres 26-27, où Saeki en vient à violer Takao et à avoir un discours sadique auprès de Sawa, me parait tiré par les cheveux au vu de la construction de Saeki.

Encore une fois, on comprend où l'auteur veut en venir, en partant de la fille propre sur elle, gentille, bénévolente, à quelqu'un au comportement dérangé ; mais c'est très cliché, et probablement assez improbable au vu de son profil (et puis tout ça pour ce nul de Takao qui a des comportements de détraqué sexuel ; de quoi dégoûter la plupart des femmes), ça fait beaucoup trop, c'est maladroit...

Aussi, le fait qu'il n'y ait aucun rival pour Takao est quelque chose d'assez pratique pour le scénario, mais qui apparaît comme peu crédible. Par rival, j'entends un protagoniste proche de ce qu'on avait pu voir dans Oyasumi punpun, dans la deuxième partie de sa relation avec Aiko, car à cet âge il y a déjà nombre d'élèves qui tentent dese démarquer par des moyens moins vieillot et beaucoup plus reconnus par nombres de personnes que ce cher Takao ; pas par la littérature donc, mais par un charisme, un humour, une culture, ou une personnalité chaleureuse (quand ce n'est pas un mélange de ces 4 choses). C'est une chose que Asano avait bien mieux réussie à faire dans son manga, mais que Oshimi ne fait pas, pour des aspects pratiques de narration (je pense), mais qui nuit à la vraisemblance de l'histoire, alors même que Aiko de Oyasumi punpun se prête probablement moins à avoir autant d'attention (ça ne veut pas dire qu'elle ne s'y prête pas mais que ne pas être dans un triangle amoureux fonctionnerait de façon plus crédible avec son personnage), là où Saeki est trop populaire pour que quelqu'un de plus charismatique et vendeur que Takao ne se présente pas à sa porte.

On peut potentiellement y voir un choix de l'auteur, qui ne veut pas que Takao soit confronté à un rival crédible, car Takao n'a très clairement aucun atout en sa faveur qui lui permettrait de s'imposer, en plus de complexifier encore l'intrigue et de l'éloigner de son objectif. Même problème pour l'évolution du rapport entre Takao, et Sawa, où Takao passe de victime de Sawa, subissant les situations qu'elle lui impose, et cherchant le plus possible à s'en extraire, à complice de Sawa, en quelques chapitres, décidant de se dévouer corps et âme à cette dernière. A nouveau on comprend la symbolique : Takao refuse la norme, et choisit de se tourner vers le déviant de la nature humaine, ce qui est immoral mais plus humain/naturel (donc vrai). On peut aussi y voir une structure du récit "coming of age" où le protagoniste va faire sa traversée de l'adolescence, en réalisant sa catharsis.

Si la première partie de la relation entre Sawa et Takao est bien gérée, avec une Sawa, dont on a du mal à saisir les intentions, mais qui inquiète autant pour le chantage qu'elle fait subir à Takao, que pour le harcèlement qu'elle exerce sur lui, et pour laquelle, je devine qu'à une première lecture, elle semble entourée de mystères (tant son comportement est imprévisible, et menace à tout moment de causer de sérieux problèmes à notre protagoniste, comme une bombe à retardement qui menace à tout moment d'imploser), la seconde partie de leur relation repose sur des bases à mon sens beaucoup trop fragiles, au sens où l'auteur aurait tout aussi bien amener le protagoniste dans cette direction que dans une autre : le switch de Takao victime de Sawa, à Takao complice de Sawa, est trop abrupte, et sert uniquement à poursuivre l'intrigue après que Takao ait tout avoué à Saeki, ce qui aurait en théorie dû mettre un terme à l'histoire. Des artifices donc. Mais trop grossièrement utilisés pour un oeil aguerri qui a appris à les reconnaître.

On retrouvait déjà ce problème de manque de naturel dès le début du récit.

Par exemple, la décision de Takao de voler les sous-vêtements de Saeki, me paraît déjà être un déclencheur expliqué maladroitement : il avait déjà l'impression que quelqu'un l'avait surpris lorsqu'il était dans la classe à faire ses actions déviantes, et il décide quand même de voler les sous-vêtements, ce qui risque inévitablement de lui causer des problèmes. Ce qui arrive. Takao, va répéter des choix souvent discutables, et par des justifications qui me paraissent souvent fragiles, toujours dans le but de faire avancer l'intrigue, justifiés vaguement par "il faut faire plaisir à Sawa", mais sans qu'on comprenne exactement pourquoi il le fait; enfin on voit pourquoi, mais comme expliqué précédemment, la transition de bully de Sawa à bestie de celle-ci s'est faite avec difficulté.

Il y a aussi d'autres fragilités dans le récit, plutôt côté cohérence : étant donné que Takao sait que Saeki sait ce qu'il a fait, qu'est-ce qui empêcherait Saeki de le dénoncer aussitôt qu'il continue ses actions ? Le scénario fait en sorte qu'elle ne le fasse pas, pour certaines raisons, mais Takao n'était en aucun cas capable de prédire que cela évoluerait de cette façon.

Pour cette raison, il est difficile de croire que Takao continue ses actions, alors qu'il sait que Saeki sait ce qu'il a fait, et qu'il risquerait fortement d'être dénoncé si il persiste, sans compter qu'il n'a aucune garantie de ne pas être dénoncé même en ne faisant rien.

Même chose pour la mère de Takao, qui est au courant de ce que son fils a déjà fait...

Edit chapitre 28 : les parents de Takao réagissent effectivement pour punir leur fils. Et les chapitres 29-30, punissent effectivement Kasuga et Sawa comme il se doit. Je retire ma remarque, même si Takao et Sawa, réagissent de façon trop naïve, c'était un résultat à prévoir étant donné les nombreux témoins.

Le traitement des personnages secondaires, me paraît étonnamment beaucoup plus aboutît que celui du trio principal. Que ce soit le comportement des parents qui essayent tant bien que mal de réagir de la façon la plus appropriée lorsque son enfant a des comportements aussi perturbants que celui des protagonistes, ou les personnages qui sont davantage spectateur, et qui vont commenter les événements en ajoutant leurs théories, et leurs interprétations de la situation, en s'adonnant davantage à des commérages malsains, qu'à chercher à réellement comprendre ce qui s'est passé (du bullying, comme dans la vraie vie). Par contre, je regrette que l'auteur, pour les personnages qu'il développe en profondeur, il décide de le découper en deux catégories :

les marginaux mal insérés, et ceux qui sont biens insérés mais qui ont en fait du mal à trouver leur véritable eux. Il doit bien y avoir des personnes insérées qui s'en sortent très biens

voire qui définissent la norme, cette aspect est mis de côté (bon là je chipote, l'oeuvre n'est pas obligée de traiter toutes les nuances possibles de son sujet).

Parlons maintenant de la seconde partie.

La seconde partie commence bien, avec un Takao qui après avoir commis beaucoup de méfaits, est appesanti par la culpabilité, ainsi que l'incapacité à trouver sa place. Cet aspect est plutôt bien géré, et, au vu de ses actions au cours de la première partie, j'aurais moi aussi de quoi me sentir mal à l'aise si j'étais à sa place, pendant au moins 5 ans, tant son attitude avec Sawa, a dû jeter l'opprobre sur lui et sa famille.

La deuxième partie gère plutôt bien la partie conséquence de ses exactions, avec notamment la réprobation de la part de sa famille ainsi que des gens de son village (en majorité) jusqu'à la fin du récit ; assez peu de personnages décident de lui donner un semblant de réhabilitation après ce qu'il a fait, ce qui est vraisemblable au vu du comportement détestable qu'il a eu lors de la première partie.

Pour autant il y a aussi quelques faiblesses, comme le fait que l'auteur nous introduit un nouveau personnage féminin, et que celui-ci se sent proche de Takao à cause de leur passion commune pour la lecture. Soyons franc, ce personnage étant à nouveau un personnage extrêmement populaire, un archétype, on s'étonnera qu'elle s'intéresse autant à Takao, et aussi, le fait que la lecture soit leur point d'accroche, est un peu too much, au sens où ce n'est pas un hobbie particulièrement obscur, réservé à une niche, donc j'avoue que cette proximité créée un peu artificiellement par ce biais, me semble être un artifice trop gros. Tokiwa se sent mal à l'aise avec son copain, et ses amis, parce que elle est passionnée de littérature, et que ce serait quelque chose de trop niche. On croirait qu'elle parle de sa collection de poignard datant du 15ème siècle, tant elle l'avoue avec sérieux. Avec une écriture, approximative pour Saeki et Tokiwa, je commence à me dire que je ne suis pas certain que Shuzo Oshimi arrive à cerner les problèmes que pourraient traverser les femmes dans leurs adolescences...

Je veux bien que l'adolescence soit une période difficile pour beaucoup de gens, mais Tokiwa, comme Saeki, semblent être des personnes relativement bien insérées, et ont le profil de filles populaires qui ont trouvées leur place dans la société, la manière dont leurs personnages sont dépeints laisse clairement penser qu'elles ne sont pas vraiment en marge. Je trouve que le fait de vouloir expliquer leur complexité par "personne ne voit la vraie moi", me parait assez peu cohérent avec l'archétype de personnage présenté, et il réussit peu à me convaincre à titre personnel. En parlant de Saeki, on la retrouve aussi dans cette deuxième partie, elle semble ne toujours pas avoir pu oublier Takao, malgré les années passées : on parle quand même de 2-3 ans qui se sont écoulés depuis les événements de la première partie, et Saeki serait toujours obsédée par la personne creuse et étrange qu'est Takao, même si, cette fois, elle cherche à le faire souffrir.

Encore difficile à croire, enfin ça reste tiré par les cheveux, elle a dû avoir mille occasions de rencontrer des personnes beaucoup plus passionnantes que ce mollusque à l'esprit détraqué...

On peut notamment voir qu'elle fait encore une fixette sur lui, avec son nouveau petit-ami qui a l'apparence d'un pseudo Takao, ainsi que des ressemblances au niveau de son ancienne personnalité.

Concernant la forme, je reconnais que l'esthétique de l'auteur continue de me plaire malgré les années qui se sont écoulées.

Les traits, notamment au début de l'histoire, ont quelque chose d'assez doux, ce qui colle au rapport de notre protagoniste au monde. Il est dans une sorte d'innocence étant donné qu'il reste dans la norme, il y a quelque chose de simple, assez enfantin, avec des arrières-plans souvent très blanc, qui donnent une impression de légèreté et de pureté.

Le style n'est pas le plus personnel que j'ai pu voir, mais il est aussi suffisamment détaillé et varié, pour que la patte soit reconnaissable, ainsi que pour retranscrire les expressions, ou les impressions que l'auteur veut donner, notamment sur la pureté de Saeki (du moins ce que Takao interprète comme l'étant), tout en étant plutôt plaisant à observer.

Au fur et à mesure que le manga avancera les arrières plans se feront assez sombres, les personnages pourront avoir des visages davantage déformés, ou en partie ombragés, pour retranscrire le côté malsain, et dérangeant qui suinte l'oeuvre, au fur et à mesure que ceux-ci traversent les aspects tempétueux de l'adolescence. Les arrières plans, peuvent parfois

être représentés au crayon, plutôt que par simplement photographie, et des effets de style comme un ciel, recouvert de sortes de vagues sombres peut favoriser à créer une atmosphère inquiétante et nous faire ressentir l'aspect oppressant dans lequel les personnages se sentent. En disant cela, je ne fais qu'effleurer les nombreux choix esthétiques que l'auteur entreprend, je dois avouer que la mise-en-scène est plutôt convaincante, elle se démarque, et elle arrive à produire l'effet souhaité pour appuyer ce que les scènes doivent produire ou susciter comme émotion.


CCL :


La forme : 2/2

Les personnages : 1.5/3

Les thèmes : 1.5/2

L'histoire : 1.5/3


NateB
6
Écrit par

Créée

le 16 août 2026

Critique lue 96 fois

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