Cette bande dessinée retrace l'itinéraire intellectuel de Bertrand Russel, brillant logicien et mathématicien anglais qui s'impliqua beaucoup dans la querelle des fondements des mathématiques, un sujet qui enflamma la communauté savante internationale entre le début du XXe siècle et les années 1940.
Autant le dire tout de suite, l'ouvrage fait peu de concessions, et c'est toute sa force et sa faiblesse : c'est dense ! D'autant que les auteurs, tous très impliqués dans le processus créatif, ont décidé de se mettre en scène en train de se poser des questions sur la manière dont ils veulent aborder ce sujet, et Dieu sait qu'ils discutent et ne sont pas d'accord entre eux. Car derrière ce type de démarche, il y a un problème : faut-il se baser sur la vie de l'individu ? Par exemple sur le fait que beaucoup de logiciens se sont avérés des psychotiques ? Cela aide-t-il à comprendre leurs cheminements de pensée ?
A cela, le livre répond au fond un franc "oui". Et si cela ne fait pas de ce livre un traité de logique, cela en fait une formidable réflexion sur ce qu'est la démarche d'un chercheur, sur ses profonds moments de doute et de découragement, en particulier lorsqu'il s'est engagé dans une voie pendant plusieurs années pour voir ses prémisses remis en question par un autre camarade de l'autre bout de l'Europe.
C'est ce qu'inflige involontairement Russell à un de ses mentors, Gottlob Frege, lorsqu'il publie en un court opuscule son paradoxe de l'incomplétude, qui remet en cause toute la théorie des ensembles de Frege : le chercheur allemand, qui était à deux doigts de publier son magnum opus, est contraint de rajouter un addendum criant d'honnêteté intellectuelle qui montre à quel point il s'est trompé.
Cette bande dessinée est l'occasion de croiser une galerie (d'ailleurs visible sur la couverture) de brillants esprits de la Belle Epoque et de l'Entre-deux-guerres, parmi lesquels le plus exubérant et attachant est évidemment Wittgenstein et son véhément (et comique) refus de toute compromission.
Il y a quelques longueurs, sur les romances de Russell, homme assez malheureux en amour, et ses déconvenues dans l'idéal d'une éducation absolument libérale, sans autorité (mise en parallèle avec celle, très autoritaire, de Wittgenstein). Ce n'est pas nouveau que les meilleurs chercheurs sont rarement les meilleurs pédagogues.
L'ouvrage, qui s'ouvre et se ferme sur la question de savoir ce que pensait le logicien et pacifiste Russell d'une entrée en guerre contre le nazisme, finit par jeter l'éponge et renonce à répondre à sa question initiale : en quoi la logique peut-elle nous aider à déterminer nos actions ?
Logicomix est une bande dessinée hors-norme, un peu ce qu'est La pieuvre à l'histoire de la mafia : c'est très documenté (avec un index très détaillé pour le courageux qui, au terme des cases, voudra creuser), et retrace les moments de doute intellectuels de Russell tout au long de sa vie, avec au final une leçon d'humilité : toute recherche ne peut qu'être transmise aux chercheurs futurs, les échecs renvoyant forcément l'individu à son incomplétude, qui fait aussi son individualité.