Je n'ai lu que les 3 premiers tomes de la récente édition, mais vu le contenu conséquent (plus de 600 pages par volume), il y a beaucoup de choses à dire.

Je ne sais pas s'il est utile de revenir sur l'importance culturelle du manga, mais pour ceux qui découvriraient cette saga avec cette petite critique, je vais le faire brièvement. Kazuo Koike est un scénariste de génie qui a signé plusieurs chefs-d'œuvre du Gekiga, notamment The Lady Snowblood, Crying Freeman, et a entre autres scénarisé des mangas de Kazuo Umezu et Go Nagai. Il fonda notamment la Gekiga Sonjuku, école d'art dans laquelle seront formés de grands noms du manga comme Rumiko Takahashi et Tetsuo Hara. De son côté, Goseki Kojima est un dessinateur qui a servi d'assistant à Shirato Sanpei sur Kamui Den, dont on retrouvera nombre de similitudes sur Lone Wolf and Cub. L'influence de Lone Wolf and Cub en ricochets est encore prégnante plusieurs decennies plus tard : Goseki Kojima est un gros fan de Chanbara, ça se sent sur chaque case et il a dû baigner dans le cinéma de Kurosawa, Kobayashi, voire même Kenji Misumi. Chaque séquence pourrait être dans un film de ces grands maîtres et c'est ensuite au tour de Lone Wolf and Cub (et son adaptation Baby Cart par Misumi) de redéfinir la manière de représenter l'action en bande dessinée, influençant aussi bien le manga moderne que le cinéma ou la pop culture en général (on retrouve des clins d'œil dans bon nombre de titres populaires). La plus grande innovation de Kazuo Koike sur le plan narratif est d'avoir mis en scène et popularisé l'image du héros énigmatique accompagné d'un enfant qui va le suivre dans sa quête (de vengeance ici). On retrouve ce trope dans Les Sentiers de la perdition, La Légende du Dragon rouge avec Jet Li, etc.


Grossièrement, on peut en conclure que c'est un manga d'une importance telle qu'il en est devenu une fontaine de jouvence dans laquelle de nombreux auteurs s'abreuvent.


Bon après c'est bien beau tout ça, mais ça n'explique pas en quoi c'est un grand manga.


Lone Wolf and Cub, c'est une plongée non moins aussi ambitieuse que l'avait déjà faite Kamui Den dans l'univers du Japon féodal sous le règne des Tokugawa. Au même titre qu'une œuvre-fleuve comme Tora San qui sillonne le Japon sur plusieurs décennies, Ogami Itto et son fils Daigoro nous donnent à découvrir ce Japon plongé dans une paix séculaire (relative) sous l'égide des Shoguns Tokugawa qui se succéderont sur 265 ans. Hiérarchie en apparence invariable où tout le monde vivrait heureux ? Sûrement pas. Voyager aux côtés du loup et son petit, c'est une immersion complète dans le quotidien des petites gens et des laissés-pour-compte où paysans, Ronin, prostituées, Gomune (artistes de rue, saltimbanques), voleurs, Samouraïs sans vergogne, etc., croiseront le chemin de notre duo improbable au travers de différents chapitres sous forme de courtes histoires indépendantes. Meilleur moyen pour mettre en lumière des destins écrasés sous le poids de diktats économiques, notamment fiscaux, de luttes de pouvoirs et de l'appétit gargantuesque du bakufu capable de s'accaparer un fief par tous les moyens. Sur ce dernier point, je conseille vivement la lecture de Satsuma, l'honneur de ses Samourais (Hirata Hiroshi) qui explique bien (même si ce n'est pas la seule raison) qu'à la suite de la bataille de Sekigahara, les fiefs se sont scindés en deux groupes distincts : les fidèles avant la bataille décisive, les Fudai, et les Tozama ralliés tardivement (dont font partie les Satsuma) avec des domaines disposés stratégiquement et dont le gouvernement usait de tous les stratagèmes pour les affaiblir économiquement. Dans Satsuma, le manga, l'endiguement se fait aux frais du fief et ce pendant plus d'un an. Une autre stratégie est la création du système de résidence alternée, Sankin Kotai, qui obligeait les seigneurs de fiefs à loger à leurs frais à Edo une année sur deux. Ils venaient avec une garnison complète et les fiefs les plus lointains (les tozama par exemple) avaient les dépenses les plus élevées. Tout ça pour dire que lorsqu'on parle de période de paix de deux siècles, il faut bien remettre les choses en perspective et ça, Lone Wolf and Cub le fait très bien.


Au-delà de la rigueur historique du titre, le voyage est immersif. On se balade dans bon nombre de régions, on traverse les saisons, les villes économiquement florissantes comme le port de Sakai que l'on pouvait déjà apercevoir dans Ikkyu, comme des villages rongés par la famine. Le duo passe la nuit dans des abris de fortune, des auberges présentes sur la route du Tokaido (qui servait de parcours lors du Sankin Kotai expliqué brièvement plus haut), dans des vieux temples, des maisons de passe ou se font héberger par des âmes charitables. Malgré la dureté du titre, c'est un incroyable voyage dans le temps et une immersion complète dans des petites tranches de vie d'une soixantaine de pages chacune. Les cases sont vivantes, notamment grâce a la mise en scène du mangaka qui puise dans le cinéma (j'y reviendrai plus tard).


Le duo, parlons-en justement. C'est sans doute la plus belle et terrible idée du manga. Imaginez seulement un gosse de 3 ans accompagner un assassin lors de ses contrats et servir plusieurs fois de leurre à ses ennemis. Le père et le fils ont choisi le Meifumado, la voie des démons, le chemin entre la vie et la mort. Finalement, pas étonnant que ce soit des histoires courtes, chaque lieu mis en scène n'est qu'un point de passage temporaire, ils sont destinés à emprunter une route loin du monde civilisé, en dehors des règles morales de la société des Tokugawa. Tora-san n'est jamais bien loin. Cette dynamique est loin d'être aussi terrible que décrite ici : son père aime son enfant, le soigne au besoin, fait preuve de petites attentions anodines sur le moment mais "capturées" visuellement par Kojima Goseki, le père renoue la ceinture du kimono de son fils lors d'une discussion ou être à son chevet lors d'une poussée de fièvre. Mais malgré son jeune age, il est lui aussi sur la voie des démons et des assassins, il est l'égal de son père. Cette relation ambiguë offre de profondes réflexions sur la passation de la violence, sur la dualité du père déjà symboliquement mort et cet enfant dont les portes vers le bonheur sont nombreuses et entrouvertes sur son chemin. Au fil des chapitres, on se prend de plus en plus d'affection pour ce bambin, on lui souhaite d'être un enfant comme les autres, de se détacher de ce père avec qui l'avenir semble bien sombre. Il porte à lui seul toute la dimension dramatique du manga et enjolive une saga qui s'enfonce décidément de plus en plus vers un chemin à sens unique. Il n'est pas juste décoratif, un élément figuratif dans le cadre. C'est une petite joie de le voir essayer d'attraper une luciole ou s'émerveiller devant une grenouille https://zupimages.net/up/26/24/v5hz.jpg pendant que son père s'entretient d'une de ses nombreuses missions. Il est toujours d'une manière ou d'une autre actif dans le cadre même s'il ne fait pas grand-chose. L'on doit cette qualité au traitement visuel du dessinateur qui applique très régulièrement la mise en scène cinématographique à la bande dessinée avec les cadrages les plus judicieux, une composition en profondeur et une utilisation récurrente de la focale comme le ferait un cinéaste https://zupimages.net/up/26/24/5u2w.jpg Focale narrative pour mettre en scène les affrontements mais aussi purement esthétique empruntant au concept du Yugen, "profondeur mystérieuse", qui est étroitement lié au concept bouddhiste d'impermanence : on le constate sur les plans pleine page qui prennent plus d'importance dès le volume 2 avec des éléments nets au premier plan et l'arrière-plan vaporeux, comme baigné dans la brume https://zupimages.net/up/26/24/4gzc.jpg . On se croirait chez Ozu et ses pillow shots (plans de coupe). "L'orgueilleux certes ne dure, tout déchoit, l'homme valeureux de même finit par s'écrouler ni plus ni moins que poussière au vent", comme le mentionnaient les premières lignes du Le Dit des Heike. Ça colle bien à la destinée d'Ogami Itto et des diverses figures qu'il laisse dans son sillage.


Détaillons un peu plus l'esthétique. Au regard de l'époque, c'est éblouissant ce que Goseki Kojima a fait là. C'est même à mes yeux la consécration esthétique du Gekiga. Sur mon petit avis concernant Kamui Den, je disais que ce trait simple à l'encre de chine, comme des formes ayant pris vie en un seul mouvement de pinceau, m'évoquait l'Ukiyo-e et particulièrement le Manga de Hokusai ou une sorte d'encyclopédie géante d'instants pris sur le vif par le peintre. C'est sensiblement le même esprit ici, mais en beaucoup plus expressif, rugueux et cinétique. Je me suis fait une réflexion dernièrement : je trouve que les œuvres des années 60 et 70 sont un terrain propice à l'analyse formelle qui se perd dans les mangas plus récents. On a une mise en page plus épurée, plus réfléchie avec une véritable dimension esthétique que ne viennent jamais ternir trop d'éléments superflus qui encombrerait le cadre. Ou alors c'est moi le problème, mais je trouve qu'on perd cette démarche analytique de la forme dans les mangas récents où les lecteurs font moins d'efforts désormais. Phénix, Kamui Den, Jun de Ishinomori ou bien Lone Wolf and Cub, c'est génial pour s'essayer à l'exercice, je recommande. On a ici un vrai sens de la mise en scène tirant parti de ce qu'a à offrir l'art séquentiel de la bande dessinée. Par exemple, Kojima Goseki s'est fait du plan large à l'horizontal une spécialité. Les doubles pages dominées horizontalement par les personnages pour les immortaliser, en faire des dieux de la mort, des figures spectacles qui dominent leur future destination https://zupimages.net/up/26/24/fe52.jpg

Ce plan ultra-large (on dirait que le format Scope est utilisé) est une caractéristique dominante des affrontements en 4 temps comme tout bon chanbara qui se respecte. Comme on peut le voir sur cette page https://zupimages.net/up/26/24/oa6i.jpg , tout est inertie et seuls les éléments climatiques dictent la cadence. La longue seconde image place les combattants dans le cadre et indique au lecteur la marche a suivre avant de croiser le fer : ils doivent découper chaque statue de Jizo en deux au préalable. Une véritable scène d'action psychologique. Le deuxième temps, le coup part de manière fulgurante, souvent symbolisé avec un simple trait de pinceau. Les personnages se figent de nouveau dans un troisième temps, le temps se dilate, et dans un dernier temps, le vaincu s'écroule ou laisse apparaître la marque fatidique dans une gerbe de sang. Ce qui est dommage et que je reprochais déjà à Kamui Den dont il reprend quelques tares, c'est que c'est quand même anti-esthétique et anti-climatique qu'après un duel psychologique aussi intense et bien mis en scène, tout se règle avec une paresse visuelle qui se résume assez régulièrement à : Ogami Itto qui lance son sabre et puis le combat est réglé. Comme on peut le voir d'ailleurs sur le coup final fatal de l'affrontement présenté juste au dessus https://zupimages.net/up/26/24/psgd.jpg. Le mangaka est talentueux, c'est même un des plus grands dessinateurs que le Japon ait eu la chance d'avoir et lorsqu'il se donne les moyens, ça donne ce genre de plan monumental https://zupimages.net/up/26/24/eatl.jpg où il crache son talent sur la page à coups de pinceau.

Alors c'est assez dommage d'avoir des combats aussi irréguliers d'un point de vue formel mais soyez tranquilles, les combats de qualités sont au rendez-vous.

Les affrontements de masse réglés en une double page grâce au découpage réfléchi du mangaka sont légions https://zupimages.net/up/26/24/oj5n.jpg  . Positionnement du personnage au centre, démembrement en bas et confusion en haut, oui, le cadre lui appartient totalement, il est déifié. S'il utilise souvent un filtre gris assez dégueulasse qui réduit la visibilité des échanges, ici c'est particulièrement réussi, il se jette droit sur des ennemis déjà morts qui sont à peine figurés https://zupimages.net/up/26/24/4gzz.jpg.



En dehors des combats, le manga sait être très expressif, empruntant je l'imagine certains codes visuels au cinéma noir et blanc japonais et par extension au théâtre Nô. Par exemple, ce clair-obscur où les lanternes servent de marqueurs dans un décor noyé dans l'obscurité n'est pas sans me rappeler le film Pandemonium dont le métrage se passe intégralement de nuit https://zupimages.net/up/26/24/zyph.jpg

Un flashback s'immisce graduellement dans l'esprit d'un personnage par un fondu au noir progressif comme si les lumières de la scène de sa vie s'éteignaient les unes après les autres

https://zupimages.net/up/26/24/mn55.jpg

https://www.zupimages.net/viewer.php?id=26/24/aefe.jpg

Et quand un enfant est maître de son intrigue, les dialogues sont inutiles, on se contentera du strict minimum, de quelques mots qui résument l'entièreté d'une page de façon élégiaque. On se croirait dans un haïku plein de regrets, c'est sublime cette économie de mots qui pose une simple et pourtant profonde émotion sur les errances du petit bout de chou https://zupimages.net/up/26/24/kt5j.jpg .

Économiser sa salive lors d'une traque avec un chapitre au nom évocateur pour les cinéphiles, "La Nuit du chasseur", et laisser la maestria formelle opérer, les statues commentent en silence https://zupimages.net/up/26/24/nche.jpg .

 Et il est possible de figurer le mouvement par un enchaînement de plans statiques : on a l'impression d'un plan-séquence avec une caméra qui s'aperçoit à la volée qu'un personnage est présent, décide d'aller à sa rencontre, tourne autour de lui et s'attarde sur un élément clé de sa condition https://zupimages.net/up/26/24/qa37.jpg .

Vers la fin du tome 3 le mangaka s'autorise d'ailleurs une folie qu'il s'était privé de faire jusqu'à présent : il délaisse le 4 temps et use du sur-découpage pour détailler les mouvements du coup fatidique. Un ensemble de mouvements clefs qui s'enchaînent au ralenti et dont la virtuosité prouve que le manga nous réserve encore bien de surprise par la suite en terme de mise en page. 

Je vous laisse la surprise pour ce combat précis et ne dévoile pas d'images.


Honnêtement, seulement 3 tomes et je peux d'ores et déjà sentir que le manga est en passe de devenir l'un de mes mangas de chevet que je reprendrai plaisir à lire encore et encore. Ce n'est pas sans reproche, et en plus des combats pas toujours lisibles et parfois timides quand on a des volumes qui se composent de 12 à 15 histoires indépendantes, ce qui est énorme, bah dans le tas il y en a une ou deux moins palpitantes et un peu anecdotiques. Ce n'est pas sans déplaisir, mais on attend le moment où on se prendra un "whouua" dans la tronche, et je vous rassure, ce moment arrive régulièrement et très souvent grâce à notre petit bonhomme de 3 pouces qui porte plusieurs histoires à lui tout seul. Si vous avez un enfant, impossible de ne pas verser quelques larmichettes à ce qui lui arrive. Les Derniers Frimas du tome 2 s'impose comme la meilleure histoire des 3 premiers livres imho. Dernière qualité que j'ai omise, ça se lit extrêmement vite. Autant il y a des pages verbeuses, autant les pages contemplatives sont légions. Il y a un bel équilibre entre les deux et perso j'ai lu les 3 tomes en 3 jours. Quand on commence, on ne décroche plus.


Edit : Je viens d'apprendre que la parution à l'époque était hebdomadaire ! le choc ! Je comprends mieux les hauts et les bas en ce qui concerne la qualité des combats ou des intrigues. Le duo de machine quoi !

HuangFeihong
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le 9 juin 2026

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HuangFeihong

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