En 2006, MARVEL Zombies de Robert Kirkman frappe fort et surprend les lecteurs de comics. La série ne prend pas place dans la continuité classique, mais dans un univers alternatif, désigné Earth-2149. Dans ce monde, presque tous les super-héros et vilains ont été contaminés par un virus extra-terrestre apparu brutalement, transformant les plus grands protecteurs de la Terre en prédateurs impitoyables. L’originalité de cette version des héros zombies réside dans le fait qu’ils conservent leur intelligence, leurs souvenirs, leurs émotions et bien sûr leurs super-pouvoirs. Cependant, tout cela est submergé par une faim incontrôlable de chair humaine.
Face au succès immédiat et inattendu de la mini-série, MARVEL a rapidement capitalisé sur le concept. De nombreuses suites, spin-offs et crossovers ont vu le jour. Chacun explorait une facette différente de cet univers morbide, du survival pur jusqu’aux affrontements cosmiques, en passant par des récits plus satiriques. Après une période d’essoufflement, les zombies font leur grand retour au milieu des années 2020 dans une forme plus expérimentale grâce à la prestigieuse collection Black, White & Blood.
La collection Black, White & Blood est un label à part chez MARVEL. Elle propose des récits courts et indépendants, publiés en noir et blanc avec uniquement le rouge conservé comme couleur d’accentuation. Cette approche graphique radicale met en valeur la violence, le sang et les contrastes, créant un rendu visuel saisissant et stylisé. Chaque série de cette collection propose des histoires intenses, souvent brutales, où l’esthétique compte autant que le scénario. Dans ce cadre, l’annonce d’un cycle consacré aux zombies apparaissait comme une évidence : l’horreur viscérale et l’imagerie gore de ces récits se prêtaient parfaitement à ce traitement graphique minimaliste et frappant.
En 2024, MARVEL Zombies : Black, White & Blood est publié en France par Panini Comics. Le volume réunit les numéros #1 - #4 de la mini-série, chacun composé de trois récits indépendants, ce qui fait un total de douze histoires inédites à découvrir.
Et c’est la douche froide…
D’ordinaire, la collection Black, White & Blood se concentre sur une figure précise de l’univers MARVEL et en explore l’essence à travers des récits courts et intenses. Ici, la démarche est différente : il ne s’agit pas d’un personnage, mais d’un concept, celui des zombies. Le résultat prend la forme d’une anthologie, et c’est précisément là que le bât blesse. Avec douze histoires totalement distinctes, chacune très courte, impossible de s’attacher à quoi que ce soit. Les personnages passent comme des ombres, les intrigues démarrent à peine qu’elles s’achèvent déjà, et l’on reste sur sa faim. L’anthologie, par nature, empêche l’immersion : on survole, on picore, mais on ne s’imprègne jamais.
Le projet réunit vingt-quatre artistes au total (12 scénaristes et 12 dessinateurs), un patchwork de voix créatives qui, sur le papier, devrait apporter de la richesse et de la diversité. Mais dans les faits, cette multiplicité disperse davantage qu’elle ne nourrit. Certains auteurs choisissent de se rattacher directement à la continuité bien installée des zombies. D’autres s’en éloignent complètement, proposant des moments hors du temps où les super-héros affrontent des vagues de morts-vivants sans contexte clair. Le lecteur navigue sans boussole, parfois dans l’univers zombie officiel, parfois dans des versions parallèles sans lien apparent. Ce manque de repères brouille la lecture et finit par ennuyer : on ne sait jamais vraiment où l’on se trouve, ni pourquoi.
Côté dessin, le constat n’est pas plus engageant. Aucun style ne se détache vraiment de l’ensemble, et l’impression générale est celle d’une production inégale, parfois confuse. La contrainte du noir, blanc et rouge aurait pu être un terrain fertile pour expérimenter, mais beaucoup de planches tombent dans le désordre visuel, rendant certaines cases illisibles. Le découpage narratif souffre lui aussi : avec si peu de planches pour développer une idée, la continuité est régulièrement sacrifiée. On a parfois l’impression d’assister à des fragments plus qu’à des histoires, des éclats graphiques qui peinent à se transformer en récits cohérents.
Pourtant, au-delà du sang, des morsures et des cadavres, un fil thématique se dessine à travers la plupart des récits : l’espoir. Chaque histoire, d’une manière ou d’une autre, met en avant cette lueur fragile qui persiste face à l’horreur absolue. L’espoir d’un Spider-Man qui continue à se battre malgré la perte de tout ce qui lui est cher. L’espoir d’un Moon Knight qui résiste à l’inévitable. L’espoir d’un Blade ou d’un Punisher qui refusent d’abandonner leur mission. Même dans un monde où tout est déjà perdu, l’idée d’espérance reste le moteur qui pousse les héros à agir, et c’est peut-être la seule constante qui donne une identité à l’ensemble du recueil.
Le casting est large et varié, parfois surprenant. En plus des têtes d’affiche que j’ai cité plus haut, on croise Daredevil, Reed Richards, Beta Ray Bill, la X-Force, Black Widow, Luke Cage, Ka-Zar, et même une héroïne japonaise dont l’apparition laisse perplexe. Cet éventail de personnages aurait pu être une force, permettant de confronter des profils très différents à la même menace. Mais faute de développement suffisant, la plupart passent sans laisser de trace. Pire encore, certains choix semblent gratuits, comme s’il s’agissait uniquement d’aligner des visages connus sans leur donner de véritable rôle dramatique.
MARVEL Zombies : Black, White & Blood avait tout pour séduire, une collection prestigieuse, une formule graphique accrocheuse et un concept déjà culte. Pourtant, le résultat est décevant. L’anthologie disperse l’attention, la multiplicité des voix brouille le ton, et les récits trop courts ne permettent ni immersion ni émotion. Le dessin, censé être l’atout majeur de cette collection, peine à convaincre, oscillant entre le confus et le banal. Seul le thème récurrent de l’espoir apporte un semblant de cohérence. En définitive, le tome fonctionne comme une curiosité, un exercice de style qui amuse un instant, mais qui s’oublie aussi vite. Ceux qui espéraient un renouveau marquant des zombies risquent de rester sur leur faim.