Scott Snyder a profondément marqué la mythologie du Chevalier Noir avec des arcs devenus incontournables comme The Court of Owls, Death of the Family et Zero Year, et maintenant, il s’apprête à livrer un nouveau chapitre majeur de sa vision du personnage avec l’arc Endgame.
Cette nouvelle intrigue marque surtout le retour du plus célèbre ennemi de Gotham : Joker. Présenté comme une sorte de prolongement spirituel de Death of the Family, Endgame promet d’aller encore plus loin dans l’affrontement psychologique entre Batman et son adversaire juré. Là où l’arc précédent explorait la relation presque obsessionnelle entre les deux personnages, sa conclusion avait laissé certains lecteurs sur leur faim, jugée par beaucoup insuffisamment spectaculaire au regard de la tension accumulée. Avec Endgame, Snyder semble vouloir corriger cette impression en proposant un récit plus radical, plus sombre et plus définitif dans ses enjeux, où Gotham elle-même pourrait devenir le théâtre d’un affrontement total entre les deux ennemis.
Cependant, l’arrivée de l’arc Endgame s’accompagne d’un problème de continuité qui peut déstabiliser les lecteurs suivant la série principale depuis ses débuts. En effet, cette nouvelle histoire se déroule après les événements de Batman Eternal (Tome 4). Cette décision narrative crée une rupture avec la progression relativement linéaire des tomes précédents de la série Batman. Déjà, le sixième tome avait commencé à perturber la cohérence globale de la chronologie, mais l’influence d’Eternal accentue encore davantage cette sensation de décalage. Pour un lecteur qui suivrait uniquement la série principale, le changement peut être brutal : l’univers semble avoir évolué hors champ. Batman se retrouve entouré de nouveaux alliés, certains personnages ont changé de rôle, et l’équilibre des forces à Gotham s’est profondément modifié. Par exemple, plusieurs criminels emblématiques ne sont plus enfermés à Arkham Asylum, tandis que l’organisation de la pègre et les dynamiques entre héros ont été remaniées. Sans avoir lu Batman Eternal, ces transformations apparaissent presque sans explication, ce qui peut donner l’impression de prendre l’histoire en cours de route. Cette fracture narrative peut donc se révéler frustrante pour le lecteur : le tome ne fonctionne plus vraiment comme la continuation directe des tomes précédents, mais plutôt comme une extension d’un autre récit parallèle. Le sentiment qui en ressort est un mélange de confusion et de déception, car la fluidité de la lecture en pâtit.
En novembre 2015, Batman (Tome 7) : Mascarade est publié par Urban Comics et regroupe les numéros Batman #35 à #40, ainsi que Batman : Annual #3.
Endgame débute de manière particulièrement spectaculaire : Batman est attaqué par plusieurs membres de la Justice League, manipulés par le Joker. L’idée est forte sur le papier : montrer que le Joker a réussi à retourner contre Batman ses alliés les plus puissants. Cependant, cette ouverture peut aussi laisser une impression mitigée. L’affrontement est relativement rapide et Batman parvient à neutraliser chacun d’eux avec une facilité qui peut sembler un peu forcée. Narrativement, la scène sert surtout à montrer l’anticipation quasi paranoïaque de Batman mais elle dilue quelque peu la tension centrale du récit. On peut légitimement se demander si l’arc n’aurait pas gagné en intensité en restant plus intimiste dès le départ, en se concentrant directement sur la relation toxique et obsessionnelle entre Batman et le Joker plutôt que sur une confrontation spectaculaire avec toute la Ligue.
Une fois cette introduction passée, l’histoire entre réellement dans le vif du sujet lorsque le Joker lance son véritable plan : la propagation d’un virus à travers toute Gotham City. Très vite, la ville sombre dans le chaos. Les habitants deviennent violents, paranoïaques, incontrôlables, transformant Gotham en un véritable champ de bataille urbain. L’ambiance devient apocalyptique : incendies, émeutes et massacres donnent l’impression que la ville elle-même est en train de s’effondrer. Le Joker prend alors clairement l’avantage dans cette partie d’échecs macabre. Le récit gagne en tension et en urgence, d’autant plus qu’un retournement de situation inattendu vient relancer l’intrigue : la révélation autour d’Eric Border. Ce twist, difficile à anticiper, reconfigure soudain la perception que le lecteur avait de certains événements précédents. Il redonne aussi un nouvel élan à l’arc narratif, en renforçant la sensation que le Joker a toujours plusieurs coups d’avance.
À mesure que l’histoire progresse, le Joker devient véritablement le centre gravitationnel du récit. Sa présence domine chaque scène, aussi bien par son impact narratif que par son apparence visuelle. Le personnage est représenté de manière particulièrement inquiétante : son visage, souvent figé dans un rictus grotesque, accentue la dimension presque monstrueuse du personnage. Mais ce qui rend cette version du Joker particulièrement marquante, c’est aussi sa dangerosité extrême. Les violences qu’il inflige à des personnages importants comme James Gordon ou Alfred rappellent qu’il ne s’agit pas seulement d’un clown criminel, mais d’un véritable agent de destruction psychologique. En parallèle, Scott Snyder développe une dimension quasi mythologique autour du Joker : certaines théories suggèrent qu’il pourrait être bien plus qu’un simple homme. Le récit laisse planer un doute fascinant : et si le Joker était une entité liée aux profondeurs de Gotham elle-même ? Une sorte d’esprit ancien ou de parasite immortel ayant traversé les siècles ?
Face à cette menace, Batman se lance dans une enquête désespérée pour comprendre l’origine du Joker. Dans sa quête d’informations, il est même contraint de solliciter l’aide d’ennemis mortels, notamment la mystérieuse Court of Owls. Leur retour est particulièrement appréciable, car ils apportent une nouvelle couche de mystère à l’histoire. Cette société secrète, profondément enracinée dans l’histoire de Gotham, pourrait posséder des connaissances anciennes sur le Joker. L’enquête progresse alors sur deux niveaux : une investigation criminelle classique et une exploration presque historique du passé de la ville. Finalement, certaines révélations semblent confirmer ce que les lecteurs savaient déjà sur l’origine du Joker, mais Snyder parvient à maintenir suffisamment d’ambiguïté pour que le doute persiste.
Le point culminant de l’arc est l’affrontement final entre Batman et le Joker. Contrairement à beaucoup d’histoires où le héros finit par triompher clairement, Endgame choisit une approche plus radicale : les deux adversaires vont littéralement jusqu’au bout de leur confrontation. Le combat est brutal, presque désespéré, et donne l’impression que chacun est prêt à mourir pour mettre fin à cette rivalité. La conclusion laisse volontairement planer l’incertitude : les deux ennemis disparaissent dans des circonstances qui rendent leur sort incertain. Cette fin ambiguë renforce l’idée que Batman et le Joker sont deux forces opposées mais indissociables, condamnées à s’affronter jusqu’à la mort.
Greg Capullo livre une prestation remarquable (encore !). Son travail sur la série Batman est souvent considéré comme l’un des runs visuels les plus marquants du personnage. Capullo excelle particulièrement lorsqu’il dessine le Joker. Son interprétation du personnage est à la fois grotesque et terrifiante : corps dégingandé, sourire déformé, expressions presque inhumaines. Chaque apparition du Joker devient un moment visuel marquant, renforçant l’atmosphère horrifique de l’arc.
Les épisodes de Endgame comportent également des histoires secondaires, appelées back-ups, écrites par James Tynion IV et dessinées par différents artistes. Ces mini-récits explorent une autre facette du Joker : son influence psychologique sur ceux qui l’entourent. Ces histoires montrent à quel point le personnage agit comme un virus mental : il contamine l’imagination et l’esprit des autres, les poussant progressivement vers la folie.
Le Batman : Annual #3, également écrit par James Tynion IV, poursuit cette exploration du personnage. Cette fois, le récit suit les pérégrinations du Joker accompagné de Harley Quinn. On y découvre comment son influence transforme ceux qui gravitent autour de lui, renforçant l’image d’un personnage capable de manipuler, séduire ou détruire psychologiquement ceux qui s’approchent trop près.
Batman (Tome 7) : Mascarade s’impose comme l’un des arcs majeurs du run de Scott Snyder sur Batman. Malgré une introduction discutable avec la Justice League, l’histoire gagne rapidement en intensité et en ambition. Entre la destruction progressive de Gotham, l’approfondissement de la mythologie du Joker et un affrontement final particulièrement radical, Endgame propose un récit sombre, spectaculaire et mémorable. Associé au travail graphique impressionnant de Greg Capullo, l’arc constitue une conclusion puissante à la rivalité entre Batman et le Joker telle qu’elle a été développée dans ce run.