Une lecture qui m'aura accompagné durant tout mon mois de Février. N'est-ce pas la meilleure des idées d'ailleurs, venir réchauffer ses miches à côtés des braises du génie d'Ennis et du talent de Dillon ? Une épopée splendide, infernale. Fallait au moins un Irlandais pour aussi bien scruter la légende des grandes plaines américaine, la mythologie du pays de la Seconde Chance et nous pondre le road-movie par excellence.
Ci-dessous, les quelques commentaires que j'avais pu émettre au cours de mon parcours avec Jesse, Tulip et Cassidy, suivant la piste de ce trio infernal pourchassé par Herr Starr, le plus bel enfoiré que la terre du comics est pondu.
PREACHER - LIVRE 1 :
La plus belle invention depuis le pain tranché ? Probablement. Faut dire qu’après une intro aussi pétaradante et le carnage blasphématoire qu’on se mange entre les dents au fur et à mesure qu’on tourne les pages à la vitesse d’un damné, le spectacle promet du lourd pour la suite.
Ennis est un monstre. Vraiment. Regardez ce soir sous votre lit, vous verrez. Il a un putain de talent pour créer des persos aussi géniaux que cramés. Les dessins de Dillon impriment la rétine comme de la javel. Je crois que je suis partie pour une sacrée balade avec Jesse, Tulip et Cass ; une route peuplée des plus étranges et immondes salopards à jamais avoir vu le jour.
Après ce premier tome, impossible de ne pas songer à Tarantino et sa juteuse logorrhée bien grasse qu’Ennis pastiche à sa propre sauce. Pour sûr, c’est pas une série qui se regarde le nombril. Si vous êtes venus chercher la prose d’un Moore ou d’un Gaiman, passez votre chemin, pèlerin. Ici, on tranche dans le lard, on botte des culs à la douzaine. Pas le temps de s’appesantir sur les états d’âmes ou la poésie. Le car brûle et Jeffrey Dahmer est au volant !
Mais attention, ça veut pas dire que c’est de l’écriture pour décérébrés. Que nenni ! L’écriture d’Ennis est d’une qualité indéniable. C'est aussi jouissif que divertissant. Le mec chie une idée par page. Les Rolling Stones ou Dylan à leur meilleur. Un putain de char d’assaut irlandais !
PREACHER - LIVRE 2 :
P-R-E-A-C-H-E-R. Comment 8 pauvres lettres peuvent-elles être associées à autant de plaisir ? Une cuve d’histoires salaces de comptoir avec le cœur d’un fondant au chocolat. Je parle de la sève coulante de cette saga, celle qui en fait tout son sel et sa couleur si particulière : ces petites discussions du quotidien entre Jesse et Tulip ou Jesse et Cassidy. Ces petites escales entre deux carnages en règle qui offrent une vraie profondeur d’âme que d’autres séries ne parviennent même pas à effleurer malgré leur répugnance.
Tout est une affaire de contraste. Faut laisser le chien se promener sans sa laisse, mais faut aussi le câliner avec plaisir malgré la crainte de choper la rage. Peut-être que je me répète, mais ça fait très Tarantino. Un courrier des lecteurs prononce même cette phrase : « Vous avez collé un 44 magnum sur la tête de Quentin et répandu son génie créatif sur les pages. » J’adore ! Mais on peut aussi voir l’écho qu’a eu la série sur un certain Kevin Smith et son Dogma, qui viendra même se prêter au jeu de la postface.
Hâte de bouffer les pages du 3e tome de ce Nouveau Testament. Si jamais, petite reco d'écoute durant votre lecture : Neil Young / Bob Dylan / Nick Cave / Johnny Cash / Morricone.
PREACHER - LIVRE 3 :
2 semaines plus tard, je continue de tourner les pages, doucement mais sûrement. Hier, je me suis enfilé pas moins de 5 chapitres. Que dire ? Ça se mange comme du Nutella à la cuillère, même sans fin, on continue d’enloucher le pot.
Garth Ennis m’a fait saisir qu’une histoire n’a pas à être pompeuse ou saturée d’emphases pour prétendre à la grandeur. Il suffit de mettre tout entier son cœur et son âme dans son boulot, sans oublier d’ajouter de l’humour potache et une dose de violence graphique, pour discrètement loger le propos de son projet dans l’esprit de son lecteur. Bien que j’idolâtre des auteurs comme Gaiman ou Moore, cela fait plaisir de temps à autre de lire des comics sans froufrou.
On comprend vite le pourquoi de l’admiration que porte Ennis aux films d’Eastwood. Les deux briscards ont ce même amour de la simplicité et la franchise. Cela dit, j’aime que Gennis est l’intelligence de prendre ce concept d’amitié / loyauté à rebrousse-poil grâce à Cassidy et son amour pour Tulip. Je suis reconnaissant qu’une saga comme Preacher existe. Je crois qu’elle m’a révélé quelque chose sur mon rapport à l’amitié, et pourquoi c’est un sujet qui me touche autant.
Ennis travaille ses personnages au corps, détricote leur cervelle pour nous présenter ce qui s’y cache grâce à de géniales escales. La maxime : “c’est le voyage qui compte, pas la destination” n’a jamais été aussi foutrement vraie ! Ils sont entiers, imprimés en 3D dans nos têtes. Pas la peine de continuer d’écrire. Toute façon, je ne pourrai jamais rendre justice à cette histoire, même en écrivant jusqu’au jugement dernier.
PREACHER - LIVRE 4 :
Toujours aussi allumé. Le South Park des comics avec une plume de Navajo dans le cul. Prenez garde à vos miches, les mots ricochent comme des balles sous la plume de plomb d’Ennis.
Très cool de découvrir le passé de notre salopard préféré : Herr Starr. Cette haine qu’il porte en lui depuis gamin et qui l’aura poussé jusque dans les bras du Graal pour se l’approprier en fait incontestablement l’un des personnages qu’on aime le plus détester des comics. Puis y’a son versant : la backstory de Tête-de-fion, déchirante de crasse et de violence. Franchement, je faisais pas le fier en tournant les pages de ce chapitre, tout en sachant bien où cette course de merde me mènerait, c’est-à-dire vers le canon d’une arme. Hâte de découvrir la façon dont va réagir Jesse face à l'embrassade entre Cassidy et Tulip. Cette trahison m'a fait très mal aussi. Un tome à la lecture harassante dont il sera difficile de se remettre.
PREACHER - LIVRE 5 :
Garth Ennis est davantage un humaniste en colère qu’un cynique blasé. Le cœur à vif, la gâchette facile. Chapitre 41 débarque un nouveau fumier en grande pompe, du genre à péter la porte par son aura malveillante. Une petite teigne avec ses lunettes en cul de bouteille : le Marchand de viande, mégalo qui parle de lui à la 3e personne et ne se déplace jamais sans son avocate surtaillé, Oatlash, balai bien profond dans le cul et culte sadomaso pour Hitler. Putain, rien qu’écrire ça, je me rends compte à quelle point cette saga est aussi fêlée que bonne. Une saga qui n’a donc rien à envier aux types en lycra à cape : niveau héros, bestiaire et démesure, il les enterre vivants.
À partir du moment où Jesse a vu Cassidy embrasser Tulip, tout est parti en vrille. Sa boussole morale fait un tonneau. Pour retrouver ce qu’il croyait gravé dans le marbre, il se casse dans une bourgade paumée, joue au shérif, histoire de remettre un peu d’ordre - et tant qu’à faire, d’être utile. Encore une sortie de route magistrale de Garth Ennis : une communauté de personnages taillés à la serpe, un rythme démoniaque, et cette capacité à faire exister un monde en quelques cases. Et puis Jodie. Cette insaisissable bargirl. Classe froide. Intelligence tranquille. Et ce twist absolument génial et inattendu.
Ce que j’adore avec cet auteur, c’est qu’il essore ses personnages jusqu’à la dernière goutte. Il les pousse dans leurs retranchements pour en extraire l’or noir. C’est le genre de saga dont tu rêves la BO : folk crasseux, insolence grunge, capable de se poser aussi sec et nu qu’un morceau de Johnny Cash ou une longue errance signée Dylan. Dommage que la série n’est pas tapée aussi juste. Je vais pas m'épancher encore sur les dialogues, mais j'en pense pas moins : aussi hilare que touchant.
Néanmoins, le plus beau avec Preacher, c’est que rien n’est prévisible. Un chapitre, t’as les bottes plantées dans la jungle vietnamienne. Le suivant, tu suis l’amour brut d’un père pour sa fille, une éducation tendre et totalement anticonformiste - avant qu’il se prenne une balle dans la tête. Et ensuite, te voilà sur la route, à traverser les États-Unis en bagnole, à prendre en stop une galerie de bras cassés qui crachent leurs anecdotes comme autant de mégots de l’Amérique. Un tome de transition, ok. Mais quelle transition, bordel. J'ai été touché tout le long, notamment avec ses retrouvailles finales tant attendues ❤️.
PREACHER - LIVRE 6 :
Voilà donc la fin du chemin. Quel beau voyage ç’a été, putain. 1 mois que la série m'a accompagné, alors j'imagine même pas les adeptes de la première heure qui ont suivi ce trouple durant plus de 5 années sans faillir, attendant avec l'impatience d'un gamin le soir du 24 décembre de recevoir ses cadeaux. Une perle brute, ciselée dans la roche et baignée dans la poussière. Une sacrée lettre d'amour au western. Son plus bel héritage.
J’oublierai pas de sitôt Jesse, Tulip, Cassidy et la belle brochette d’enculés qui ont croisé leur route. Une vraie leçon de scénario, que cela soit dans sa manière de découper une scène, l’efficacité parfaite d’un rythme aussi nerveux qu’un cheval au galop, de ses idées qui partent dans tous les sens, cette incapacité de prévoir la prochaine folie que nous cuisine l’auteur, ou encore au niveau de ses longs dialogues aussi con que profondément touchants, brassant des thématiques en pagaille, notamment celle de l’honneur. Cette valeur qui a eu du mal à passer les décennies à cause de tout l’imaginaire qu’elle convoque, ces bons vieux westerns en tête de liste. Mais Ennis n’est pas la moitié d’un con. Le miracle de cette saga, c’est d’avoir réussi à faire revivre les grandes histories des années 60 en les faisant coexister avec cette amour de la contre-culture des 70’s pour finir par leur foutre un bâton de dynamites dans le cul façon 90’s. Une épopée de jobards portée par le talent de 2 titans : Dillon et Ennis. Merci, les mecs.
Une fin aussi douce qu’amère. Pour ceux qui attendaient un climax épique et un rabattage sur la promesse fantastique du pouvoir de Genesis, eh ben... merde, les gars, vous n’aviez donc rien compris à cette série depuis le début ? Cette voix de Dieu n’était qu’une satané excuse pour brosser le portrait d’un trio dont l'originalité n'a d'égale que leurs fêlures et charisme. Je l’ai souvent dit dans mes avis antérieurs, mais Preacher, pour moi, c'était avant tout l’art des escales, de cet amour de l'imprévu qui fait l'irrésistible sève de n’importe quel road-movie (dont le western est le parrain).
Conclusion : Foncez me lire ce chef-d'oeuvre avant de devenir trop croulant pour apprécier son ton aussi châtié que la luxuriance d'un bar irlandais. J'vous jure, vous deviendrez aussi accro à cette merde qu'un vampire a besoin de sang. Puis y'a aussi une magnifique histoire d'amour, si ça peut vous rassurez, un couple à la Bonnie & Clyde d'une romance pas possible écrit avec un coeur gros comme Monument Valley. Le dernier grand récit de cowboy, pèlerin.