Siegfried, intégrale
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Siegfried, intégrale

BD franco-belge de Alex Alice (2016)

Cela faisait quelques lunes que je m'étais promis de mettre la main sur ce trésor. Il aura fallu un départ pour la Normandie, cinq jours à étirer et six heures de train à apprivoiser pour enfin ouvrir les portes de la légende de Siegfried telle qu'Alex Alice l'a rêvée puis rédigée durant quatre révolutions lumineuses et, j'en suis convaincue, insomnieuses.


Les premières pages demandent pourtant un effort. L'eau est froide. Mes pieds hésitent avant d'entrer dans la rivière. Même face à des planches d'une beauté sidérante, un temps d'adaptation est nécessaire. Puis quelque chose se réveille à petit feu. La partie amoureuse des contes qui sommeille quelque part en moi s'étire, époussette la poussière accumulée et recommence doucement à battre. À la moitié du premier tiers, l'enchantement avait définitivement gagné.


Au travers de ces 3 tomes mirifiques, Alex Alice nous plonge dans les ramifications du mythe germanique avec une aisance déconcertante : la malédiction d'Odin, sa table de lois, sa lance brisant l'acier d’une lame, une femme donnant naissance dans son dernier souffle à l'enfant destiné à renverser le père des dieux, le dragon Fafnir rongé par la corruption de l'or, ou encore Mime, forgeron filou, artisan d'une catastrophe et garant d'un marmot à l'avenir brillant.


La légende de Siegfried n'est plus à présenter. Elle est sans doute le mythe préféré de votre mythe préféré. Pourtant, j'ai été surpris d'y retrouver autant d'accointances avec Le Seigneur des anneaux : un dragon couché sur une montagne d'or, une épée brisée appelée à renaître, un ancien peuple vivant sous une montagne, etc. Évidemment, ce n'est pas Tolkien qui inspire Siegfried mais l'inverse. Il est de notoriété publique que Tolkien a puisé son inspiration dans d’antiques contes et fables nordiques et anglaises, mélangeant le tout pour le fusionner dans un alliage qui fut aussitôt un classique révéré du genre. Tout comme Gaiman 40 ans après, Tolkien fut un synthétiseur, un érudit qui se donna pour mission de brasser et dépoussiérer les grandes histoires pour leur offrir une touche de modernité, une saveur revisitée.


En ceci, Alice déplace la focale de ce récit nordique pour lui insuffler une aura contemporaine, le tordant dans les codes de la BD Franco-Belge. D’ailleurs, je crois même qu’il se permet quelques fantaisies avec le texte original. Ce qui, sans l’ombre d’un doute, facilite autant la lecture et lui prête un nouveau souffle encore plus épique, m’est avis.


De bout en bout, j’ai été subjugué, ensorcelé, magnétisé par le talent de son dessin, la vie qu’il lui infuse. Sous nos doigts, les pages prennent aisément vie tant son découpage et ses décors poussent à nous investir, à élargir l’expérience en y incorporant des brindilles de notre propre imaginaire. Les couleurs, quant à elles, attisent les sens, accentuent la poésie de l’histoire. Devant une telle majesté, on ne peut que rester pantois. Métaphoriquement parlant, je m’incline devant une telle maîtrise du crayon pour croquer à la fois des Géants de pierre, des loups, des dieux, des dragons, des forêts enchantée, et toute une ribambelle d’archétypes / lieux à la féerie sans pareille.


Or, l'une des plus belles idées de cette adaptation réside autre part : dans son point de départ. Nous ne vivons pas à proprement parler l'histoire de Siegfried de son point de vue, mais plutôt à travers celui d'une Walkyrie, la fille préférée d'Odin. Désireuse de venir en aide à son père, elle se retrouve pourtant à devoir lui désobéir, quitte à lier son propre destin à un sort funeste. Ce destin est lui-même intimement lié à celui de Siegfried, fils d'une déesse et d'un mortel, dont Odin souhaite plus que tout le garder dans l'ignorance des dieux pour éviter de corrompre la prophétie qui le touche. Mais lorsque notre Walkyrie entrevoit l'avenir de cet enfant dans la source d'un oracle de la forêt, elle se prend à le détester : comment lui, simple bouseux pourrait libérer son père, roi des dieux, plutôt qu'elle... Au fil des trois livres, sa haine se mue en empathie. C'est le propre des histoires : briser notre carapace, déchirer nos préjugés. Par la suite, elle ira même jusqu'à lui offrir son aide par l'intermédiaire de son fidèle destrier, avant de renoncer à son immortalité pour le sauver des griffes de la mort.

À cet égard, l’auteur renoue avec l'art primaire et oratoire du conte d'une belle et audacieuse manière. J'en profite dès lors pour vous proposer divers mélopées pour enjoliver votre balade : les 2 God of War de Bear McCreary qui s'emboîtent nickel à ces décors enneigés. Le légendaire score de Basil Poledouris pour Conan. De même que les divers ouvertures des opéras de Wagner, bien évidemment conseillées à leur tour :)


Au fil de ces 250 pages affûtées, je me suis surpris à imaginer non pas tant ce que ce récit pourrait devenir sur grand écran sous la houlette d'un réalisateur capable de lui insuffler une telle ampleur, mais plutôt à réfléchir à la place si étriquée qu'occupe encore la fantasy en France, du moins au cinéma.


À la faveur de ces planches, je me suis ainsi dit qu'il était dommage que personne, si ce n'est le plutôt mitigé Kaamelott d'Astier, n'ait encore véritablement profité de la grandeur de nos paysages français oubliés pour raconter des récits qui n'auraient rien à envier aux plus grandes productions américaines. D'autant qu'un film comme The Green Knight, même s'il m'a laissé le souvenir d'un ennui poli, a démontré qu'il était possible de faire de la fantasy à plus petite échelle, sans renoncer pour autant à l'ambition visuelle ou au souffle mythologique. Je greffe l’idée ici, pour celui qui me lira un jour, ou simplement pour moi-même, afin de ne pas l'oublier.


Pour en revenir à Siegfried, œuvre sur laquelle il y aurait encore tant à dire, sa lecture a accompli le mince exploit de ressusciter l'amour que je porte à la Fantasy, un amour que je croyais pourtant évanoui depuis belles lurettes. Faute de temps et le désir d'explorer d'autres contrées, je n'en revisitais plus les rivages qu'à de rares occasions.


Pourtant, la légende de ce jeune « orphelin », traversant vallons et régions fantasmagoriques : des forêts interdites aux montagnes de brume, en passant par le pays des Géants, autant de destinations capables de rendre fiévreux le plus raisonnable des cartographes, a réveillé en moi de nouvelles envies d'égarement. L'envie, à mon tour, de prolonger le pèlerinage encore quelques mois et de reprendre la route vers ces terres délaissées.

OuaZz
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le 13 juil. 2026

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thobias

126 critiques

Critique de toute la série par Thobias.

Série que j'ai lue uniquement en raison de sa sublime couverture. Et en effet le dessin est une merveille. Alex Alice avait déjà montré son savoir faire avec Le troisième testament et il nous prouve...

le 10 août 2017

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