La peur, ça vous brise. Ça peut même vous rendre mauvais.
Et si finalement Something is Killing the Children parlait de dépression ? J’extrapole sans doute un peu, mais constatez par vous-mêmes : Erica est ballotée d’un bout à l’autre du pays, seule, sans jamais vraiment parvenir à se connecter aux autres. Toujours à deux doigts de mourir, elle refuse obstinément de dire la vérité à ceux qu’elle croise, à savoir qu’elle affronte littéralement ses propres monstres autant que ceux des autres. Ce n’est qu’une interprétation, bien sûr, mais les signes sont là. D’autant que, dans ce tome, elle finit tout de même chez le psy.
Ce rendez-vous, tout comme le dernier chapitre entièrement construit autour d’un simple banc entre Erica et Aaron, compte parmi ce que James Tynion a écrit de plus poignant dans la série, je trouve. C’est aussi ce qui me pousse à penser que, à l’instar de The Nice House..., c’est là qu’il est le plus à l'aise narrativement : dans ces moments de calme après la tempête - ou juste avant qu’elle n’éclate - lorsque ses personnages se contentent de discuter tout en racontant 1000 choses en coulisse.
Il émane de ce huitième tome une solitude presque écrasante, aussi bien dans ce qui est dit que dans ce qui est montré. Rien que dans sa structure : une succession d’épisodes qui semblent, de prime abord, n’avoir aucun lien entre eux. On est ici dans une forme d’anthologie, une série de fragments de vie d’Erica, situés 5 ans avant les événements du tome précédent, mais surtout un an après la mort de Jessica, sa tutrice. Au fil de ces cinq chapitres, on retrouve tout le talent de concision de Tynion : sa capacité à planter des personnages, un conflit et une émotion en moins de 24 pages. Et lorsque toutes ces histoires sont assemblées, elles dessinent un motif plus vaste : le deuil qui ronge, l'isolation qui tue.
Ce volume fait donc office de transition, à l’image du tome 4 : une parenthèse qui permet de revenir sur le passé d’Erica, un personnage auquel il est difficile de ne pas connecter. À vrai dire, même si le recours aux flashbacks est un procédé parfois éculé, je le trouve ici parfaitement pertinent. La série nous a jetés dans le grand bain dès ses premières pages, en nous laissant avec une foule de questions. Les réponses arrivent petit à petit, avec parcimonie, et c’est justement ce qui les rend gratifiantes. Certes, cela fait partie des outils classiques d’une saga destinée à durer, je ne suis pas dupe. Mais revoir des personnages disparus trop tôt, comme Aaron, apporte une saveur douce-amère au récit et éclaire différemment le présent.
De fait, ce recueil de nouvelles semble regorger d’idées sorties directement des fonds de tiroir de son auteur : un monstre né de l’imaginaire d’un chien, Erica qui se transforme presque en héroïne de Massacre à la tronçonneuse dans un centre commercial, un chapitre sans aucun monstre où deux adolescentes recueillent une Erica comateuse dans leur cabane avant de l’aider à repartir, une séance chez le psy, ou encore un simple échange sur un banc. Sur le papier, cela paraît disparate. Pourtant, tout se tient.
Ce qui ressort surtout de cette errance de ville en ville, c’est l’impression qu’Erica a perdu son "chez soi". Depuis la mort de Jessica, quelque chose s’est brisé en elle. Une blessure qu’elle tente d’ignorer mais qui transparaît à chaque rencontre, à chaque enfant qu’elle croise sur sa route. Chacun semble réveiller une part de ce qu’elle a perdu. Une forme de résurrection temporaire dont elle sait pourtant qu’elle ne durera pas.
Paradoxalement, derrière tous ses monstres et ses massacres, SIKTC parle avant tout d’amour. De celui qu’on ne reçoit pas. De celui qui nous manque. De celui auquel on continue de s’accrocher malgré la souffrance qu’il provoque. Et de celui qu’on espère retrouver un jour. Erica en veut à Jessica d'avoir été aussi faible (alcoolisme) qui a provoqué sa mort. Néanmoins, c'est cette même faiblesse pourtant qui l'a recueilli et lui a offert tout cet amour. Et ce qui la déchire, c'est qu'elle est au courant... nos sentiments contradictoires nous détruisent comme ils nous humanisent.
La tristesse est un outil mobilisé par notre cerveau pour sélectionner les souvenirs que nous chérissons ou haïssons, et pour faire en sorte de ne jamais les oublier. Non par sensiblerie, ou même par nostalgie, mais pour nous rappeler ce qui compte, afin de nous aider à le détecter autour de nous à l'avenir. Et nous rappeler ce qui fait mal, afin de moins souffrir à l'avenir. Ou d'éviter cette souffrance à autrui.
À ce titre, Erica me fait beaucoup penser au Docteur dans Doctor Who. Un personnage profondément seul qui, pour lutter contre cet isolement, cherche constamment de nouveaux compagnons de route, malgré les drames que sa présence entraîne parfois. À une différence près : Erica est encore plus altruiste. Sa présence, elle, est toujours nécessaire. Même si elle ressemble parfois à un ange de la mort laissant derrière elle un paquet de cadavres, elle fait inlassablement de son mieux.
D’un point de vue formel, j’ai également trouvé ce tome bien plus inspiré que le précédent. Le découpage se montre plus inventif et la palette de couleurs plus riche. Je pense notamment à cette scène où une fillette raconte à des adultes totalement dépassés par la situation en quoi consiste réellement le travail d'Erica tandis qu’en montage parallèle se déroule son combat contre un monstre. Ou encore à cette dominante violette qui accompagne les souvenirs entre Jessica et Erica : une couleur qui donne à ces moments l’impression d’être conservés dans l’ambre, suspendus quelque part entre mélancolie et chaleur. Même chose pour certains choix de mise en scène, comme ces contre-plongées où les larmes d’Erica semblent littéralement tomber sur le lecteur.
Conclusion : un tome d’escale qui prend le temps de revenir sur le passé de son héroïne et qui préfère l’émotion à l’action. Un choix qui frustrera sans doute certains lecteurs, mais qui, pour ma part, m’a profondément happé. La tragédie d’Erica tient peut-être en une phrase : elle est à la fois une éternelle abandonnée et une éternelle abandonneuse. Reste à savoir si elle trouvera un jour quelqu’un qui la recueillera comme Jessica l’a recueillie autrefois. À suivre…
A quoi cela sert d'être triste ? Pour fixer le souvenir.