L’année 2026 démarre sous les meilleurs hospices avec ce petit bijou sculpter dans les références les plus folles. Qui aurait cru que tout cela puisse tenir debout ? Jade Khoo, à priori. Et Dieu merci. Nos français ont du talent.
Tout commence par une couverture convaincante : on pense immédiatement à Evangelion. Puis on feuillette les pages dans notre librairie et les dessins fait main nous cueillent. On se fait happer par les retours dithyrambiques. Et finalement, avant même qu’on se décide à l’acheter, notre copine nous fait la surprise de nous l’offrir. Quand les étoiles s’alignent, hein.
D'habitude, je lis vite, trop vite. Ma culture comics m’a plié à cette règle : la dynamique des scènes, l’enchaînement des chapitres, le divertissement avant tout. Or cette fois, j’ai pris mon temps. Chaque soir, je dégustais chaque page, m’imprégner de cette histoire au compte goutte, de ce nouveau monde, de cette sensation d’élargissement que plante chaque chapitre, en fond. Comme une symphonie qui gonfle avec l'ajout petit à petit d'instruments.
D'abord, ce n’est qu’anecdotique : un simple train au design tout droit sorti d’une œuvre de Miyazaki. Puis le lore s’épanouit en dehors des recoins. Nous apprenons que toute cette histoire, celle d’Othello, se déroule sur la Lune. Pardon ?! Mais cette secousse n’est que la première d’un long wagon de tremblement narratif du même style. Pour tout dire, c’est une sensation immensément agréable de voir la mythologie de l’histoire éclore petit à petit. L'autrice, Jade Khoo (à surveiller de près), distille ses informations avec parcimonie. Ce talent de conteuse est rare, en plus d’être attrayant et diablement engageant. On se mord les lèvres pour ne pas avaler un second chapitre à la suite pour tout apprendre des mystères qui parsèment cette nouvelle Terre.
Le merveilleux scientifique hérité de Jules Verne se mêle naturellement à une réflexion écologique. Les couleurs y sont pour beaucoup : couchers de soleil, forêts gracieuses, ruisseaux enchantés, nuits étoilées, ciels nuageux… on dirait des peintures romantiques mélangées à une tradition manga / roman graphique. Résultat : un petit ovni à nulle autre pareille qui décape les standars et ouvre de nouvelles frontières.
Chaque planche s’applique à poser une attention particulière à cette nature si poétique et riche, presque palpable dans ses détails, comme si l’autrice cherchait par le biais de cette splendeur à faire résonner en sous-texte le gâchis qu’offre cette Lune suite aux erreurs commises sur Terre. Car oui, cette terraformation de la Lune, comme on l’apprend, répond à une décadence et extinction des ressources terrestres, la faute d'une population croissante et d’une pollution irréversible. Jeune Eldorado, à l'image de son casting teenage, nous plongeons dans ce Nouveau Monde par le prisme de ce jeune Othello, passionné d’ornithologie.
SPOILER ALERT :
Puis vient le meurtre du père. Coupure nette. Ellipse brutale. Quatre ans plus tard, Othello est dans un pensionnat. Le récit retrouve une douceur mélancolique, une quête d’authenticité teintée d'une fantaisie de second-plan. Tout était cohérent, tenu, mais le démarrage restait encore timide. Pendant un moment, je me demandais si la moyenne n'avait pas fait l'objet d'une maladresse : 8,5 vraiment ?
Et puis arrive le chapitre 4. Petit conseil : mieux vaut s'accrocher bien fort à son lit si vous ne voulez pas finir aspiré par tant de féerie. C’est l’instant où la face cachée de la Lune se dévoile vraiment : montagnes géantes aux reflets bleutés, cimetière d’oiseaux figés comme des dinosaures assoupis, changement de la gravité. Et surtout, l’objet de toutes les promesses de la couverture : ce colosse de pierre auquel il suffit d’offrir une prière et de poser la main pour entrouvrir les tombeaux du temps. Un moment de grâce, de ceux qui se gravent sous les paupières et reviennent hanter les rêves. Après ça, tout semble un peu plus fade. On n’a plus qu’une obsession : connaître la suite, découvrir l’héritage d’Othello, comprendre ses origines terrestres, le poids de son nom.
Nom qui fait indéniablement écho à un autre géant, celui de Shakespeare et d'une pièce dans laquelle on peut lire ceci : « Il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre que dans les rêves de la philosophie. » Une phrase qui connecte pas mal à cette oeuvre, je trouve.
Avec Terre ou Lune, Jade Khoo pose les fondations d’un monde qui s’annonce fascinant à découvrir et arpenter. Une pure claque, de celle qui décroche la mâchoire, la laissant pendre dans le vide dans l'attente d'un nouvel uppercut pour la remettre en place.