L'Amour aux temps du choléra

Qui est donc ce mystérieux personnage arraché à une sombre série B de l’univers DC pour être porté, le temps d’une dernière ballade, sous les projecteurs ? Chance... Cristopher Chance, alias Human Target, s’avance avec le sourire d’un sémillant playboy d’âge mûr aux cheveux poivres et sels, quelque part entre Cary Grant dans La Mort aux trousses et George Clooney dans Ocean’s Eleven.


Un costume impeccable, un flegme à toute épreuve et une assurance par balle qui rende difficile de ne pas percevoir, derrière ce héros détective et maître du déguisement, les échos de Bond et de tout un imaginaire pulp où l’élégance sert autant d’armure que de masque.


Son métier tient pourtant en quelques mots : prendre l’identité de ses clients, généralement des super-héros menacés par quelque super-vilain, et mourir à leur place. Une drôle de profession, à n'en pas douter. Aussi, lorsque Chance est empoisonné et apprend qu’il ne lui reste que 12 jours à vivre, la mécanique se retourne. Comme si, face à la mort inéluctable, cet homme se décidait à enfin exister, à vivre.


De sorte que le récit s’ouvre sur la mort d'une chronique annoncée, puis rembobine. À nous de remonter le fil de l’enquête, de nous glisser, comme il a lui-même de coutume, dans la peau de ce détective qui cherche son assassin tout en sachant pertinemment que la conclusion est déjà écrite dans le marbre. A la fin, on y passe tous. C'est la seule certitude.


King transforme ainsi ce héros délaissé en un protagoniste hautement charismatique jeté dans une course contre la montre, tout en convoquant avec aisance le roman noir : voix off, faux-semblants, vérité tronquée, ville-piège où rien ni personne n’est exactement ce qu’il paraît. Au sein du récit, Los Angeles, certes à peine évoquer, devient quand même le décor idéal de cette mascarade, cité des anges et fabrique à mensonges où Hollywood n’est jamais très loin. Tout ceci parsemé par une enquête aux proportions galactiques, nous faisant croiser du beau monde.


Quand on plonge dans ces dessins si lumineux, on se croirait curieusement chez un Hitchcock sous technicolor, avec cette délicieuse sensation que chaque rencontre dissimule un piège. Même lorsqu’il s’aventure dans les hautes sphères cosmiques de la Justice League Internationale, King garde les pieds sur le plancher des vaches : le véritable enjeu reste toujours l’homme derrière le costume. Un homme sans pouvoir, certes, mais avec une détermination plus solide que l'adamantium.


Toutefois, derrière le costume, on fait malgré tout la rencontre de Tora Olafsdotter, alias Ice. Une héroïne qui se propose d'aider Chance dans son enquête. Une femme à qui on ne saurait dire non. Bien loin du cliché de la veuve noire ou de la femme fatale, Ice est douce, mignonne, on lui donnerait le bon dieu en confession. Mais son sourire est dangereux, tout comme ses yeux. A peine se posent-ils sur vous que votre cœur s'emballe. Et sans même que vous ne vous en soyez rendu compte, la température aura chuté de 20°C, vous laissant sur le carreau.


There’s a little bit of bad in every good little girl.

Leur relation est le point d'orgue du récit, sa sève et sa beauté. Dès la première seconde, Chance sait qu’elle lui ment, mais comment résister... Lors, leur flirt avance ainsi sur un fil, entre tendresse, danger et résignation. Comme dans Mister Miracle, ce n’est finalement pas tant une histoire de super-héros qu’une romance : celle d’un homme condamné et de son bourreau involontaire.


Sous les sourires et les costumes, quelque chose de plus venimeux circule, et l'amour serpente. Un amour dont seul King a le secret, aussi complexe que noble. C'est ce qu'il aime : ramener les super-héros à leur condition humaine, à leurs turpitudes, à la dignité de leur rang, ainsi que leur profonde fragilité. En leur ôtant toute supériorité, il les place face à ce qu’ils ne peuvent vaincre. A vrai dire, ici, il ne s’agit même pas de gagner.


Tu ne peux pas gagner. Mais je peux t’apprendre à perdre.

Toute la philosophie du livre semble contenue là : ne pas désirer la victoire, puisque désirer une chose revient à admettre qu’elle nous échappe encore. Human Target parle plutôt d’une autre forme de résistance, celle qui invite à renier la fatalité, non pas tant en refusant la mort, mais en choisissant la manière de lui faire face. Logique pour un héros dont la vocation est née devant la mort de son père rampant devant son assassin ; un souvenir matriciel qu’il cherchera à tout prix à surmonter, se refusant de ramper quand son heure viendra, de se tenir droit et sans peur.


Rarement un comics m’aura procuré une sensation de calme aussi étrange alors même que son héros est au bord du gouffre. Les couchers de soleil qui reviennent comme un motif, la lumière chaude, les couleurs chatoyantes de Greg Smallwood : tout semble baigné dans une forme de béatitude étrange en contraste avec le drame permanent. Du reste, l'écriture si fine et ciselée de l'auteur n'y est pas étrangère et nimbe l'ensemble d'un charisme tranquille.


Le meilleur exemple reste le chapitre consacré à la traque / paranoïa autour de Batman, véritable cas d’école de tension dramatique, lequel fonctionne presque sans action. Il ne se passe littéralement rien, et pourtant les pages se consument à toute vitesse sous nos doigts, se terminant dans une maison de givre sous un ciel étoilé.


Sous l’écrin bigarré du genre, du pulp et du polar, King glisse toujours quelque chose de plus vaste. Sous sa plume, Chance nous lègue une réflexion sur l’identité, l’existence, l’amour et la mort (rien que ça). Son écriture, volontiers intuitive et parfois énigmatique, laisse une part de mystère qui résiste à l’analyse et nourrit justement le vertige de la lecteur, sa poésie.

Je suis la Cible Humaine. Je gagne en mourant.

Et, pour une fois, Christopher Chance ne passe pas son temps à mourir pour les autres : il apprend enfin à vivre pour lui-même. Par l’entremise d’Ice, d’abord victime, puis bourreau, et enfin amante, sous un ciel qui saigne d’un amour que l’on sait condamné, mais qui n’en devient que plus ardent. Car, comme l’écrivait Young bien avant qu’un jeune homme ne rejoigne les anges :

It's better to burn out than to fade away.
OuaZz
9
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Créée

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Critique lue 10 fois

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