Au risque de me répéter, redécouvrir les mangas il y a quelques années m’a fait un bien fou dans le renouvellement de mes habitudes de lecture. Laissés un peu de côté dans mes priorités culturelles, ayant hâtivement cru que le genre frétillait mollassement de ses acquis, me lancer dans la direction du Soleil levant m’a permis d’explorer de nouvelles directions.
Bien que tous un peu différents, cette nouvelle vague toute personnelle de découvertes fut principalement composée de l’héroïque et exaltant My Hero Academia, du poétique et tourmenté L’Enfant et le maudit ou du captivant Ajin (du moins ou début, c’est ma seule véritable déception constatée sur le long cours), mais aussi de The Promised Neverland.
Ecrite par Kaiu Shirai et dessinée par Posuka Demizu, l’oeuvre est un petit bijou dans sa construction mais aussi son ton, malgré quelques faiblesses évidentes.
Présentant le quotidien de jeunes enfants dans Gracefield, un établissement spécialisé entre l’orphelinat et le centre d’éducation, malgré l’adversité et les appels à l’ordre, les moments joyeux défilent pour Emma, Ray, Norman et les autres. Ce qu’ils vont découvrir va pourtant serrer leurs coeurs, ils ne sont en fait que du bétail, de la nourriture de luxe, élevés pour la consommation de monstres qui régissent le monde. Les enfants, bien que choqués, vont pourtant chercher à comprendre comment s’évader, avant de découvrir que le monde extérieur leur est tout autant hostile, mais les mystères qui planent dessus seront peut-être pour eux l’opportunité de prétendre à une vie meilleure.
The Promised Neverland repose ainsi sur un arrière-fonds d’une évidente cruauté, l’esclavage de l’enfance présente comme nourriture, avec quelques scènes fortes, mais ne sombre pas dans un pessimisme démoralisant. La série fut prépubliée dans le célèbre Weekly Shōnen Jump, et la devise de la revue transparaît dans les 181 chapitres, « amitié, effort, victoire ». Malgré l’adversité toujours présente, le danger mortel qui les attend, ces enfants vont d’un certain allant vers la résolution de leurs problèmes, prenant en main leurs difficultés pour mieux les surmonter.
La série peut compter sur son personnage féminin central, Emma, jeune fille à la détermination toujours renouvelée malgré les immanquables coups du sort, capable d’une résilience incroyable, moteur du groupe pour aller vers des solutions plus difficiles, astucieuses ou sans violence. Un héroïsme presque candide, toujours critiqué ou remis en question par ceux adeptes de directions plus pragmatiques, mais qui offre à la série cet élan vers un ton plus positif qu’abattu. Emma est bien différente des habituelles figures du shonon « jumpien », et c’est aussi ce qui fait sa force, son optimisme presque contagieux et une certaine incarnation de la prise en compte des autres dans des solutions où la violence ou la revanche ne doivent pas être les premiers choix.
Emma ne peut rien sans ses fidèles amis, Ray et Norman, bien plus terre-à-terre, mais aussi avec toutes les personnes rencontrées et qui se rangeront à leurs côtés. La série connaîtra malheureusement une certaine inflation de personnages secondaires, les nouveaux reléguant les anciens au second plan, et ainsi de suite. Le manga ne voulant pas sombrer dans une boucle de morts sans fin, le ménage par le vide ne sera pas la solution attendue, même si quelques disparitions auront de leur importance.
Le casting prend du poids à cause d’un univers qui se découvre, et c’est l’une des principales qualités de la série, d’avoir réussi à créer un monde crédible et cohérent, dont il s’agira de comprendre toutes les particularités pour mieux les défaire, l’équipage d’Emma le découvrant donc en même temps que le lecteur. La série va ainsi planer un certain nombre de mystères, diffusant certains indices, qui dirigeront le manga jusqu’à son terme. La lutte pour la survie va de pair avec un véritable travail d’enquête, les deux étant imbriqués.
La série aura tout de même parfois le rebondissement facile, tandis que sa fin se précipite un peu dans une succession d’événements trop rapprochés, bien trop précipités. Mais dans ses meilleurs moments, elle arrive à jongler entre le sentiment d’urgence de ces juvéniles proies et la réflexion à adopter pour en sortir. Si The Promised Neverland joue parfois des armes, ses scènes d’action ne font pas partie des meilleurs moments du genre, mais on y ressent tout de même la tension à l’oeuvre plutôt que l’exaltation de la violence. Cette dernière n’est d’ailleurs que rarement la meilleure solution, et l’exploration de l’univers permet de découvrir que la situation est bien plus nuancée qu’un affrontement entre des enfants innocents et des monstres anthropophages.
The Promised Neverland arrive ainsi à créer un sentiment d’urgence mais qui n’oublie jamais de faire découvrir son monde en le questionnant, en n’oubliant jamais ses personnages, bien que souvent amenés à devenir transparents à cause de leur inflation. Le manga est ainsi l’un des plus admirablement construits qu’il soit, malgré quelques détours ou idées parfois difficiles à suivre, en tout cas il n’offre pas cette désagréable impression de se façonner au fil de l’écriture, offrant ainsi une cohérence globale appréciable au sein de ses 20 volumes (hors dérivés). Le trait délié de Posuka Demizu ne peut pas rivaliser avec d’autres maîtres du genre, mais sa fébrilité correspond bien à ce manga qui se vit dans une tension permanente, dévoré d’un bout à l’autre par votre serviteur.
L’hors-série Mystic Code sera d’ailleurs à consulter une fois la lecture achevée, les auteurs et leur éditeur revenant chapitre par chapitre sur les décisions qui ont mené aux évolutions de l’histoire ou des personnages, en plus de différents illustrations et réponses à des questions parfois bien pointues de fans. Il offre ainsi un précieux commentaire de la série par ceux qui l’ont crée, riche en informations pour qui voudrait poursuivre l’exploration de la série depuis les coulisses.