On sent clairement le fantôme de Lovecraft planer au-dessus du truc. Il suffirait d’apercevoir une seule image de l’Undernet (cette dimension parallèle d’Internet, bien cradingue, peuplée de monstres) pour que tout parte en vrille dans ta tête et que le semblant de raison que tu t’étais tant fait chier à construire soit soufflé comme une maison de paille.


Et c’est là que James Tynion IV est malin : il fait se percuter deux horreurs qui n’étaient pas censées cohabiter aussi naturellement. L’horreur cosmique d’un côté du ring, et l’horreur technologique / cyberpunk de l’autre. C’est Cthulhu qui squatte les backrooms. Dit comme ça, le mélange à l’air ultra casse-gueule… et pourtant, ça fonctionne divinement bien.


Pourquoi ? Eh ben parce que le scénario est réglé comme du papier à musique. Tynion te fait glisser d’un perso à l’autre, alternant les points de vue, jusqu’à ce que tu comprennes que tout ce petit monde gravite autour du même noyau toxique : Ph34R ! Une entité au chara design aussi déroutant que marquant. Et le fait d’avoir accès à son point de vue à elle aussi, c’est du pur sadisme narratif : elle peut être partout, l’angle mort de nos héros est son domaine, le second-plan, son arme la plus tranchante. Résultat : tension permanente. Impossible de baisser la garde face à cette psychopathe au regard bicolore à la Bowie.


Autre gros kif d’écriture : la gestion des temporalités. Le comics superpose les époques sans jamais te perdre. Le présent, où l’Undernet recommence à gangréner l’humanité. Le passé, avec Gabriel et sa bande qui tentent tant bien que mal de l’éradiquer grâce à un nouveau perso : Gregory, PDG d’Angel (moteur de recherche). Et le futur, carrément post-apo, où Ellison Lane (le frère du gamin ayant décimé plus de 60 personnes dans le premier tome) survit dans un monde ravagé avec Ph34R ayant proliféré comme un mauvais virus (ou une creepy pasta), limite un remix du prologue de Terminator. Cette intersection narrative scinde aussi bien la narration que notre esprit entre les différentes luttes face auxquelles nos protagonistes doivent faire face.



Et niveau révélations, le tome ne fait pas semblant. Attention, spoiler alert :


On apprend que Gabriel, même mort, continue de tirer les ficelles, toujours avec 10 coups d’avance sur l’échiquier. Que le petit frère d’Ellison servait de cobaye à Gabriel sur les dérives de l’Undernet, histoire d’en observer l’impact IRL. Et cela malgré les alertes d’Azzy (l’une des trois sœurs d’Ellison, cerveau du lot) que Gabriel avait recrutée avec d’autres crack de l’informatique pour plancher sur une même question : comment empêcher la prolifération de l’Undernet si celui-ci ressuscitait un jour ou l’autre. C’est même elle qui balance l’idée radicale : couper Internet, faire sauter les serveurs. Une fois encore, elle le met en garde : c’est une solution, mais qui provoquera des catastrophes innombrables : suicides massifs, profusion de violence comme excuse à la panique et agression de certains pays pour voler des territoires.


On découvre aussi que l’Undernet permet à Silk, la flic au cache-œil façon pirate, de voyager bizarrement jusqu’en 2049. Que Gregory, le boss d’Angel, est en réalité celui qui tient Ph34R en laisse. Et au moment de cette dernière révélation, on sent bien qu’il y a un vieux passif bien sale entre lui et Gabriel. Gregory veut l’Undernet pour lui, mais pour quoi faire exactement ? Mystère total, et clairement un moteur pour la suite. Sans parler du passé de Ph34R (anciennement Sammi Winter, petite sœur de Gabriel qu'elle a poignardé dans le premier tome sans moucheter) et de sa transformation en tueuse sadique, qui promet une révélation bien dark dans le prochain volume.


Et cerise bien flippante sur ce gâteau d’emmerdes : même après la coupure d’Inter,et, la menace n’est pas éteinte. L’Undernet pourrait se propager autrement. Pas besoin de câbles ou de fils, mais uniquement par la chair de ceux qui l’ont vu. Comme une infection mentale. Une connexion qui pourrait se rétablir par le toucher. L’aspect body-horror est donc bien toujours présent.


Bref, c’est dense, malin, ultra stimulant, et j’ai beaucoup trop hâte de lire la suite en mars.

OuaZz
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le 7 févr. 2026

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8

thebat51

327 critiques

James Tynion IV pose ses pions plus qu’il ne les déplace, mais le voyage reste prenant.

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