Je vous parle d'un temps que les moins de 30 ans peuvent difficilement connaître, celui où je découvrais jeune ado les premiers tomes de Lanfeust de Troy (à leur sortie je précise), baffe mémorable pour ma cervelle à peine pubère (surtout quand, en bon Français, j'avais été biberonné à coups de séries BD aussi grand public - familiales - que gentillettes dans leurs scénarios et approches de la vie)!
Du coup, je me suis mis à acheter pas mal de BD soleil que j'associais désormais à des BD "pour les grands", ceux qui connaissent la vie quoi, avec sexe et violence en bonne dose - Ah! Le beau temps de l'adolescence! Même chose quand la maison d'édition a commencé à publier Lanfeust Mag, je m'y suis mis avec bonne humeur. C'était "un peu" le Métal Hurlant de notre génération, certes en moins adulte, bad-ass et radical, mais tout de même.
Bon, en vieillissant et au bout d'une trentaine de numéros, j'avais carrément l'impression d'avoir fait le tour de ce que l'éditeur avait à proposer, et j'avais pu constater (en toute objectivité, une fois bien repus mes besoins primaires pour du sang et des nichons) qu'il n'y avait vraiment pas que du bon dans le catalogue Soleil...
Néanmoins, au milieu de tout un tas de séries parfois franchement oubliables - pour ne pas dire médiocres, et j'inclus dans le lot malheureusement l'univers Lanfeust, en particulier à partir de son arc Lanfeust des étoiles... -, quelques petites perles avaient su se faire une tendre place dans ma mémoire. Et une fois devenu adulte, et bien il est tentant de réinvestir certaines de ces œuvres marquantes de son enfance (œuvres par ailleurs dont on avait souvent été privés de la conclusion, à défaut d'avoir eu sur le long cours la patience nécessaire à l'époque). C'est ce que j'ai fait récemment par exemple avec une saga comme Les Forêts d'Opale, à l'univers forestier très sympa. Et donc, quand je suis tombé sur cette intégrale de Zorn & Dirna à la bibliothèque, je peux vous dire que je ne me suis pas fait prié, cette série demeurant à mes yeux l'une des toutes plus marquantes des premières livraisons du magazine Lanfeust Mag: au scénario (pour le moins mémorable, on va y revenir), je le découvre à présent, rien de moins que Morvan, soit M. Sillage (bref, on n'a pas affaire à un peintre!); au dessin, Bruno Bessadi, artiste aux traits "ligne claire" très précis et fouillés, mêlant de façon assez admirable un design avec je ne sais quoi d'assez enfantin et une attraction non-dissimulée pour le gore et l'ultra-violence stylisée.
Pour vous faire un topo rapide sur le synopsis, un roi un peu barge a réussi à enfermer un jour la Mort elle-même dans un miroir, privant toute la population mondiale de la possibilité de clamser ; et le talent de Morvan va être avant tout de parvenir à construire, sur ce canevas totalement jusqu'au-boutiste, une véritable organisation sociétale intéressante et presque crédible! Il nous propose ainsi une véritable "économie de la non-mort", tournant autour de la gestion des chairs en décomposition dans des "laminoirs", mais aussi autour de la transmigration des âmes qui, à défaut de pouvoir quitter ce bas-monde, vont se balader de corps en corps lorsque le leur aura été tout à fait anéanti, générant alors des "cohabitations" pour le moins surprenantes de plusieurs âmes dans une même enveloppe charnelle! Inversement, certaines âmes se retrouvent potentiellement coincées dans leur corps, même démembré, même pourrissant, pour l'éternité, etc.
Morvan pose ici les bases d'un tel univers qu'on en vient même à regretter que la série n'ait pas fait quelques tomes de plus (6 en l'état actuel), même si l'histoire présentée, autour de 2 jumeaux qui se retrouvent détenteurs du pouvoir (miraculeux en ce monde) de tuer définitivement, se tient très bien de A à Z. Pour autant, la conclusion, si elle fait sens et ne choquera pas, m'a laissé un tantinet sur ma faim, laissant nos personnage dans une situation légèrement frustrante, avec l'impression que, en dépit des évolutions présentées, rien n'a été véritablement résolu dans le fond...(je n'en dis bien sûr pas plus pour ne pas spoiler).
Les personnages étant littéralement immortels, le dessinateur de son côté s'est clairement fait plaisir, et développe un véritable univers esthétique outrancièrement gore, tournant autour de toutes les mutilations possibles et imaginables que peut subir le corps humain! Et il faut parfois avoir le cœur bien accroché, cette BD ne s'adressant (mais vraiment) pas au moins de 12 ans, voire au moins de 14 ans. Morvan s'amuse également à explorer, à travers ses 2 personnages adultes principaux, des pratiques sexuelles originales, le transformisme pouvant prendre, dans cet univers, des tournures pour le moins radicales comme on l'imagine. On aura également affaire à tout un catalogue de perversions plus imaginatives les unes que les autres, notre scénariste explorant et exploitant sans vergogne et retenue les confins logiques les plus poussés de son univers démentiel.
Véritable joyau caché du catalogue Soleil, je ne saurais donc que recommander cette série BD extrêmement bien menée et originale, au dessin percutant, que j'ai relue et terminée cette fois-ci (j'avais dû m'arrêter au 3e tome à l'époque) avec un très grand plaisir.