Un film d'histoire et d'actualité

Avis sur 120 battements par minute

Avatar Douncin
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Le film relate les premiers combats militants d'Act Up, une association qui s'était créée pour sensibiliser l'opinion publique sur cette maladie surgie dans les milieux homosexuels dans les années1980 et activer la recherche médicale face à un fléau qui permettait de stigmatiser et de renvoyer dans l'ombre une des expressions de la sexualité en décimant la génération qui venait enfin de conquérir ses droits. Ceci en ferait un assez bon document d'histoire contemporaine, incomplet et assez superficiel en ce que, centré sur Act Up, il ne ferait qu'effleurer une partie de la question : d'autres associations jouaient un rôle important et développaient aussi une expertise médicale en apportant un soutien moral et matériel à des malades que la société refusaient de voir, la maladie frappait également les hétérosexuels, des institutions étatiques avaient autorisé la mise sur le marché médical du sang qu'on savait contaminé, la stigmatisation de l'homosexualité et des porteurs de cette maladie, la difficulté d'accès pour les plus démunis, chez nous et dans le tiers-monde, aux médicaments trouvés depuis, voire une mauvaise utilisation du préservatif (qu'il ne faut pas couper avec les dents)... Mais il serait vain de reprocher à un film de ne pas être ce qu'il ne prétend pas être. S'il est situé historiquement, il ne prétend pas reconstituer l'Histoire, mais nous entrouvrir une porte par laquelle on peut appréhender un événement qui a bouleversé et continue de bouleverser tant de vies. Et sur cette problématique c'est à mon avis un chef-d’œuvre.
Voilà un film qui vous tient en haleine durant plus de deux heures sur une intrigue somme toute des plus minces : deux jeunes hommes se rencontrent, s'aiment, et la vie les sépare. Déjà ces deux personnages, Nathan et Sean, se révèlent au cours du récit beaucoup plus complexes que leur réduction à deux amants, ils ont de l'épaisseur, de la consistance qui apparaît par petites touches discrètes et qui donnent tout son sens au mot amour qui ne se réduit pas à une satisfaction organique. Ce n'est que vers la moitié du film que la blessure de Nathan nous sera révélée, alors qu'elle est capitale pour comprendre son comportement et son combat et qu'il n'est pas certain que lui-même en ait totalement conscience. La fougue et la soif de vivre de Sean, sa détermination et sa sagesse incarnent celle d'une génération condamnée à composer avec cette terrible menace d'une mort d'un autre âge, mais pas à s'y résigner. Tout aurait dû lui sourire et il est compris et soutenu par une mère qui n'apparaît pourtant physiquement que dans la séquence finale, et c'est lui qui porte finalement la force dramatique du film.
La direction d'acteurs est sans faille, aucun ne sonne faux, ne surjoue son rôle, tous apportent du sens qui se révèle au cours du récit. La présence inexpliquée d'une autre mère courage, d'une autre génération donc dans ce groupe d'activistes, s'explique par contre-coup : son adolescent de fils est hémophile, comme on va l'apprendre tout à fait au hasard d'un affrontement brutal avec la police et leur problème n'est peut-être pas l'homosexualité mais bien un combat pour la vie et la justice. La présence des femmes, si souvent réduites au rang de potiches dans les fictions, est remarquable ici : par la parole, par leurs actes, rien ne les distingue des hommes, même si ceux-ci demeurent majoritaires en nombre, reflet aussi d'une société qui est en train de se construire et de se vivre sur d'autres valeurs qui peu à peu s'imposent, et qui ne sont pas sorties de nulle part. Tout au long du récit, où alternent le huis-clos des AG et les lieux des actions spectaculaires, qui y ont été organisées, on croise de vrais êtres humains comme dans la vraie vie, avec origines sociales, ethniques, éthiques, conditions physiques différentes, eux aussi jamais en tant que faire valoir. Par exemple c'est l'intervention d'un sourd-muet qui apaise une discussion qui s'éternisait dans l'impasse de l'incompréhension.
Le film s'ouvre précisément sur ce huis-clos de la salle où le groupe se réunit chaque semaine, selon des règles qui nous sont très habilement expliquées à l'occasion de l'arrivée de nouveaux membres et tout le film nous donnera l'occasion de constater l'efficacité de ces règles réduites à leur strict minimum, on s'écoute, et la parole doit circuler sans que pour cela elle condamne au silence. L'affectivité y est révélée par petites touches discrètes : un regard inquiet, étonné, un geste, baiser ou effleurement, un éclat de colère, tout peut y être exprimé, y compris la réprobation d'un président. Tout y est décidé, réfléchi, remis en cause, et quand une action est décidée c'est librement que chacun s'y engage à sa façon, et qu'on en dresse le bilan, non pour juger mais pour éviter de renouveler les erreurs, et retrouver le sens qui a pu être perdu dans le feu de l'action.
C'est par ces actions que le spectateur sort dans la rue et revoit des images qu'il se souvient avoir parfois entrevues sur les écrans de télé, ou dont il a entendu parler. Des images qui ne sont pas celles des sages défilés « contestataires » des institutions reconnues par l’État, mais de celles qui sont appelées à frapper les esprits. Des images d'une extrême violence sans qu'il soit jamais porté atteinte aux personnes : depuis le vrai cercueil avec le portrait du jeune mort traversant Paris jusqu'à la dispersion de cendres d'une autre victime des impuissances d'une société qui se goberge de la maladie, en passant par un die-in, un mode d'action importé des mouvements pacifistes états-uniens. Une violence symbolique certainement plus efficace qu'une agression physique. Ici l'agression physique est unilatérale, ce sont les forces de l'ordre, et elles seules qui l'exercent. Il n'est pas besoin de discours, ni de tracts pour la dénoncer, elle saute aux yeux du spectateur – celui qui est dans la salle, comme celui qui est dans la rue.
Un retour en AG permet d'expliciter encore mieux cette notion de violence, au nom de l'efficacité, lorsqu'est assez unanimement condamné comme une dérive le fait d'avoir menotté un beau parleur lors d'un symposium où se gargarisait une élite se nourrissant de mots contre la maladie. Une autre AG aborde la question de la prison et invite le spectateur à interroger ses propres automatismes de pensée : est-ce la solution ou ajouter un problème à un problème ? Une autre scène nous interroge sur la compassion qui mène à nier cette souffrance en prétendant se substituer à celui qui souffre : bouleversante scène où furieux Sean déboule les gradins de la salle où se tient l'AG.
La fête n'est pas absente, mais le cauchemar y rôde sous les paillettes, et sous la poésie de l'image transparaît la menace. Deux scènes d'amour sont également magnifiquement filmées, le spectateur n'est pas transformé en voyeur. Dans la première, il est le participant averti de la fusion de deux corps. Dans la deuxième encore plus forte ce n'est plus qu'un don dans un moment des plus désespérés, un don qui demeure un partage.
Si le film est plein d'espoir, s'il redonne le courage de se battre intelligemment pour une cause à laquelle on tient, s'il ne sombre jamais dans le pathos y compris devant la mort, il nous force à l'empathie et dans la salle j'ai entendu des sanglots qui ne venaient pas de l'écran. C'est un film dur, qui prend le spectateur et l'invite à ouvrir les yeux sur un monde qui ne nous condamne pas à l'impuissance. Le film se clôt sur une émouvante mise en scène de la solidarité, sans verbiage, ni larmoiement, ni sermon, et nous laisse sur une dernière manifestation dont la violence symbolique ne peut laisser indifférent. Ce demeure une fête, avec la mort comme actrice, à laquelle le spectateur participe avec jubilation.
Un film à voir à tout prix, et de toute urgence.

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