Il y a un vrai plaisir, presque pervers, à voir un personnage sombrer lentement dans la paranoïa, quand c’est bien fait. C’est précisément ce que réussit 84 m² dans sa première partie, une tension psychologique bien menée, fondée sur des éléments simples, crédibles, progressifs. Des bruits étranges. Une lumière qui clignote. Un voisin qui regarde un peu trop souvent. Ce n’est jamais spectaculaire, mais c’est ce qui rend l’expérience aussi efficace. La peur s’infiltre lentement, comme l’humidité dans un mur. On ne sait pas encore s’il s’agit d’une menace extérieure, d’un dérèglement mental ou des deux, mais on est dedans, on veut comprendre, on se prend au jeu.
Puis il y a le décor.
Ce petit appartement, devient le théâtre d’un étouffement lent et inévitable. C’est un lieu banal, presque chaleureux, qui se transforme en cellule. La caméra utilise bien l’espace, évite les effets de style gratuits, et préfère poser une ambiance anxiogène par des angles serrés, des silences pesants, et surtout une ambiance sonore très réussie, où chaque craquement devient suspect.
Le film prend aussi soin de tisser une critique sociale plutôt juste, pression immobilière, solitude urbaine, anxiété de possession, peur de tout perdre. Le personnage principal, récemment installé, pense avoir enfin trouvé un équilibre... et se retrouve piégé par un monde où posséder un chez-soi peut devenir une prison. Il y a un regard intéressant sur le statut social lié à l’habitat, sur les rapports entre voisins, sur les non-dits qui pourrissent peu à peu une vie tranquille.
Sur ce point, le film trouve une résonance contemporaine qui m’a vraiment parlé. Bien plus puissant, car bien plus réaliste qu'un Squid Game sur son thème de l'argent et très vite je me suis agrippé à mon siège!
Mais si 84 m² tient sa promesse dans sa première moitié, il s’effondre peu à peu sur la longueur.
Le personnage principal, d’abord attachant dans sa fragilité, devient progressivement agaçant par sa naïveté. Il fait des choix douteux, semble incapable de tirer des conclusions logiques, et finit par perdre cette humanité de départ qui le rendait crédible. C’est frustrant de le voir s’enfoncer sans jamais vraiment réagir avec lucidité. Pas au sens tragique, façon héros grec, non, plutôt dans le registre “je devrais fuir mais je vais rester parce que… voilà” et on commence à décrocher.
Le rythme, lui aussi, se grippe. Le deuxième acte accumule les fausses pistes, les retournements, les dialogues explicatifs. L’élégance de l’angoisse initiale laisse place à un enchaînement de twists un peu téléphonés, parfois presque absurdes. À force de vouloir surprendre, le film finit par s’auto-saboter, en injectant des éléments trop nombreux, voire incohérents. La dimension conspirationniste du final est, à mon sens, l’un des pires choix du film. Elle dégonfle toute la tension patiemment construite, pour la remplacer par une résolution à moitié technologique, à moitié complotiste, qui ne colle ni au ton initial, ni aux enjeux émotionnels de l’histoire.
C’est dommage. Vraiment dommage! Parce que le fond social et humain avait du potentiel. Parce que le cadre urbain étroit était bien exploité. Parce que l’acteur principal joue juste, jusqu’à ce que le scénario le pousse à cabotiner dans un final qui n’avait pas besoin d’autant d’effets.
84 m² débute comme un thriller psychologique élégant, bien ancré dans la réalité sociale contemporaine, avec une atmosphère anxiogène et un vrai savoir-faire dans la mise en scène. Mais il se perd dans une surenchère narrative mal maîtrisée, rendue confuse par un personnage de plus en plus passif et un final maladroit. Ce n’est pas un mauvais film. C’est un film qui aurait pu être excellent, s’il avait accepté de rester dans sa propre sobriété. Une belle promesse étouffée par son envie de trop en dire.