A perdre la raison : Emile Duquenne, une révélation.

Avis sur À perdre la raison

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À perdre la raison est le genre de film pour lequel on sait, dès lors que l’on a vu les têtes d’affiche, que ce sera un long métrage de qualité. Mais le plus surprenant, c’est de ressortir de la salle de cinéma et de se dire qu’en fait, celui que l’on retiendra c’est surtout le petit nouveau, celui qu’on ne connaissait pas, ou beaucoup moins.

Ce film rentre dans cette catégorie : Tahar Rahim et Niels Arestup, au départ très présents, toujours superbement à l’aise derrière une camera, s’effacent peu à peu devant le personnage interprété par Emilie Dequenne. Et c’est un pur régal.

Le rôle qu’elle interprète dans À perdre la raison la fait définitivement entrer dans la catégorie des grandes actrices françaises. Son rôle va en se complexifiant, par paliers, correspondant à sa progression inexorable vers l’isolement et la dépression : elle se transforme littéralement à l’écran en une autre femme. Ce rôle assez peu évident à jouer est marqué par quelques scènes où les qualités de l’actrice et du réalisateur s’expriment pleinement.

Murielle s’affirme d’abord comme une femme présente dans son foyer. Elle essaie d’être partout à la fois en s’occupant de ses enfants, de son mari, d’André et de sa maison ; elle veut être l’oreille qui écoute, la main qui soigne et qui caresse, l’oeil vigilant et le visage souriant vers qui tout le monde se tourne. Son rôle de mère occupe une telle place qu’elle coupe les ponts avec la sienne, jusqu’à l’effacer de sa vie. Résultat, elle s’embourbe dans son histoire de femme et de mère ; elle commence à aller mal, à voir un psychiatre.

La première étape de la chute psychologique de Murielle commence.

Une des scènes les plus remarquables dans le jeu d’Emilie Dequenne est la scène où elle pleure seule dans sa voiture : elle revient de l’aéroport après avoir déposé son mari qui la laisse quelques jours seule avec leurs quatre enfants.

a perdre la raison - scene des larmes de murielle from Nafoustache on Youtube.

Alors certes, on n’aime ou pas radio Nostalgie, mais Joachim Lafosse synthétise bien là le personnage de Murielle : une femme qui par amour se transforme en mère de famille, en porteuse et en nourricière, en ménagère et en éducatrice. Elle oublie tout le reste, ne vit que pour ses quatre enfants, et ce ventre sans cesse habité. Bref, elle déprime quand elle n’est pas enceinte, et finit par l’être quand elle l’est aussi.

Après la ménagère modèle et active, Murielle devient la mère dépressive et accrochée de façon maladive à ses quatre enfants. Elle s’inquiète, panique à la moindre éraflure, et surprotège la fratrie.

Cette scène, où elle pleure, est dès lors extrêmement importante : Murielle aime énormément son mari, mais malheureusement, elle se sent perdue quand il n’est plus là. Elle a besoin de son soutien, et quand Mounir doit partir, elle n’a plus pour la soutenir que ses pillules d’antidépresseurs. L’absence de Mounir lui est insupportable parce qu’il est la seule personne chez qui elle peut encore trouver du réconfort. Son moral et son estime d’elle-même descendent de plus en plus : elle sait qu’elle peut craquer à tout moment.

Cette séquence est donc autant la crise de nerfs maladive d’une femme isolée, qu’une explosion riche d’émotions : la crise d’angoisse, l’anxiété de la séparation, l’attachement maladif, la peur d’elle-même et celle de blesser les autres. Murielle s’isole mais contrairement à ce qu’elle laisse paraître, elle est hypersensible.

Murielle telle qu’elle l’est au début du film s’efface donc, se consume derrière Mounir qu’elle aime à la folie et André. André a une place étrange dans la vie de Murielle : il lui est à la fois complétement étranger, mais c’est son médecin traitant, l’ami et l’employeur de son mari, l’homme qui les entretient et une personne qui vit sous leur toit. À l’écran, Joachim Lafosse retourne la situation : il nous rapproche de Murielle mais souligne également le pouvoir d’André sur le couple.

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Les moments où Mounir doit parler avec André, d’abord pour le mariage, puis pour vivre sans lui sont des moments renfermés, avec cadres serrés, tendus, où Tahar Rahim exprime parfaitement le malaise que ressent Mounir face au grand et généreux André, l’homme riche qui lui a tout donné. Les scènes où il est seul avec Murielle sont des moments volés, dans lesquels André s’immisce : quand Mounir veut écouter le cœur du bébé au stéthoscope, cela se termine en examen médical, parce qu’André entre dans la pièce. Leur intimité de couple est sans cesse compromise par ce bienfaiteur trop présent

Murielle essaie d’intervenir dans cette relation qu’elle ne supporte pas totalement, et dont elle veut que Mounir sorte, mais malheureusement trop tard. Elle abdique finalement, et ses incartades à cette règle seront agrémentées de remarques cinglantes de la part de Mounir : « il serait temps que tu le respectes! », « je ne peux pas lui faire ça », « dans quelle situation tu me mets, moi ! ». c’est une sourde soumission, un calvaire qu’elle va endurer pendant toutes les années qui vont suivre. L’argent, l’attachement, la famille, le couple sont des entités dont Murielle a besoin, même si celles-ci causeront sa perte : elles induisent André avec sa master card, sa manipulation et ses conseils, et la soumission totale du couple. Un film résolument moderne donc, avec des accents quelquefois archaïques.

Murielle finit par s’enfermer dans cette relation étrange où elle est à la fois la mère de tous, et l’obligée de ces deux hommes, André et Mounir, qui dominent sa vie.

Cette relation débouche sur un profond sentiment de rejet d’elle-même. Murielle au départ lutte contre cette situation, puis abdique et finit par se renier elle-même : c’est la suite de sa crise. Ses vêtements, son corps, son visage… tout chez elle montre qu’elle est en train de quitter cette vie qui lui procure plus de mal-être que de satisfaction. Elle ne quitte plus sa djellaba symbole des vacances lointaines passées au Maroc, qui fait plus ici figure de pyjama. Son corps est abimé, déformé par ses grossesses rapprochées, son ventre tombe : c’est comme si d’une certaine manière tout le corps de Murielle était mû par un mouvement de vieillissement prompt et prématuré. Son esprit, dans ce corps fatigué, semble lui aussi être au bout du rouleau. Sa dernière tentative pour se sauver est d’appeler son psychologue : elle tombe sur le répondeur, et laisse un message lourd et pesant. « ça ne va pas très bien » dit-elle. En fait, elle est au bord du gouffre. Les plans sont fuyants, ne la filmant plus de face mais de profil, de dos ou a la rigueur, d’en haut. Ses yeux sont enfoncés dans leurs orbites, sa peau est grise. Son visage devient inexpressif, souffrant en silence, contris, soumis et blasé. Et c’est là qu’elle craque : Murielle est une mère dévouée et passionnée mais elle se rend bien compte que là, elle peine à montrer de la joie de vivre à ses enfants. Son mari est absent, son médecin ne la comprend plus, son psy la laisse tomber, elle ne supporte pas de ne pas être une bonne mère, alors elle tue ses quatre enfants.

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Le film est en réalité inspiré d’un fait divers : l’affaire Genièvre Lhermitte. Cette femme a été comme Joachim le montre dans son long métrage, une femme qui s’est soumise à tous les souhaits de son mari et de celui qui subvenait à leurs besoins, jusqu’à craquer. La scène finale est la seule dans laquelle le drame de cette femme est évoqué. Nous voyons arriver son geste avec brutalité énorme, et lorsqu’elle procède, méthodiquement, avec lenteur, le spectateur est pétrifié. Avec pudeur, sans une goutte de sang, avec très peu de mots et aucun regard, cette scène est un coup de couteau. La caméra, dos aux enfants qui regardent la télé, donne un air abominable à ce que l’on comprend être leur mort proche. Sans un bruit, sans une note dans la bande son, il vont tous mourir un par un. Glacial, simple, mais terriblement efficace.

ÀPERDRELARAISON

A perdre la raison (2012)
film français de Joachim Lafosse
114 minutes - couleurs
avec Tahar Rahim, Niels Arestup et Emilie Dequenne
prix Un Certain Regard - Prix d’interprétation féminine pour Emilie Dequenne au festival de cannes

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