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Il est venu le temps du Ctrl+Z

Avis sur Avengers : Endgame

Avatar trineor
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[Il m'est impossible d'expliquer ma déception sans divulguer des aspects importants de l'intrigue. Puisqu'il serait ridicule de placer l'intégralité de l'avis sous balise, je ne dissimulerai que les endroits où seront évoqués des points spécifiques du scénario, pas ses grandes lignes.]

Les promesses sont tenues, à supposer que la promesse ait été de piétiner tout ce que le volet précédent avait osé de beau et d'audacieux

Non mais quelle bande de gueux !
Ils avaient plus ou moins impressionné tout le monde (et moi le premier) avec Infinity War – que ce soit par sa grande hécatombe finale ou, plus encore, par l'écriture captivante d'un Thanos dont ils faisaient le protagoniste plus que l'antagoniste, personnage tragique écorché par sa mission de tyran écologiste plutôt qu'énième resucée de vilain mégalomane très méchant qui veut tuer les gentils. Et là, ils sont réellement pas foutus de faire mieux que de tout annuler !

L'hécatombe, admettons : il était à peu près admis qu'elle serait annulée, puisque les titres des prochains films étaient annoncés et que tous concernaient des héros tombés lors du claquement de doigts. Je ne cacherai pas que, à titre personnel, je conservais un espoir que leur audace soit allée jusqu'à orchestrer de fausses précampagnes promotionnelles afin d'induire en erreur, et peut-être les morts resteraient-ils morts ; peut-être ajouteraient-ils à l'audace d'avoir anéanti toute leur jeune garde l'audace supplémentaire d'en reconstruire une nouvelle plutôt que de passer trois heures à détricoter Infinity War pour rétablir le statu quo.

Qu'importe, au fond : même s'ils décidaient de presser Ctrl+Z, je me disais que des scénaristes capables du panache qu'ils avaient eu sur le volet précédent auraient forcément à cœur de faire mieux qu'orchestrer une grande résurrection avec un nouveau claquement de doigts ou de tout réinitialiser par voyages dans le temps. Je n'avais résolument pas l'ombre d'une idée de ce qu'ils pourraient faire d'autre, mais je me disais qu'eux savaient, et qu'ils feraient mieux. En fait non.

Les promesses à la con en revanche, elles sont tenues, elles !

  • Humour à tous les étages : promesse tenue. Les vannes autoréférentielles sont légion. Le filon des situations comiques dues aux retours dans le passé est exploité de fond en comble. Bref, ça rigole de bon cœur dans la salle – moi comme les autres. Mais autant l'humour d'Infinity War avait une certaine finesse (les plaisanteries autour de Thor et Rocket, par exemple, qui tout en étant drôles, racontaient quelque chose de leurs fragilités respectives) autant là, rendu au cinquième gag sur le fessier avantageux de Steve Rogers, on peine un peu à croire qu'on a affaire à des endeuillés inconsolables.

  • Ultime bataille-orgie ridiculement disproportionnée : promesse tenue. Et on ne va pas se mentir, c'est vraiment très numérique et vraiment très laid, en plus de crouler sous une surcharge de personnages qui transforment le tout en gros fatras informe.

  • Captain Marvel, plus puissante des Avengers : promesse tenue. Il faudra m'expliquer d'ailleurs quel peut être l'intérêt d'insérer dans une histoire un personnage aux pouvoirs aussi démesurés – sauf à faire de cette surpuissance un objet philosophique, comme c'était le cas pour Docteur Manhattan dans Watchmen par exemple, ce qui ici n'est pas du tout le sens de la démarche.

On a quand même une héroïne qui réduit à néant la flotte de Thanos comme on casse une coquille d'œuf ! Quelle espèce d'enjeu reste-t-il dans une histoire où, en plus de disposer de technologies qui leur permettent de réécrire le réel jusqu'à ce qu'il leur convienne, les héros jouissent d'une alliée à la puissance aussi écrasante que cela ?

Mais passons. L'essentiel n'est pas là.

Infinity War était écrit comme une tragédie, Endgame est écrit comme un mélodrame

Par là, je veux dire qu'Infinity War avait la dignité – m'embarrasserais-je en disant la grandeur ? – d'assumer une problématicité morale insoluble, donc douloureuse, là où Endgame se propose de dissoudre cette problématicité pour retourner au petit confort d'une opposition manichéenne puérile.

Albert Camus déclarait dans sa conférence Sur l'avenir de la tragédie, en 1955 :

La tragédie diffère du mélodrame. Les forces qui s'affrontent dans la tragédie sont également légitimes, également armées en raison. Dans le mélodrame, au contraire, l'une seulement est légitime. Autrement dit, la tragédie est ambiguë, le drame simpliste. Dans la première, chaque force est en même temps bonne et mauvaise. Dans le second, l'une des forces est le bien, l'autre le mal. La formule du mélodrame serait en somme : « Un seul est juste est justifiable » et la formule tragique par excellence : « Tous sont justifiables, personne n'est juste. » Le chœur des tragédies antiques donne principalement des conseils de prudence, car il sait que sur une certaine limite tout le monde a raison et que celui qui ignore cette limite court à la catastrophe pour faire triompher un droit qu'il croit être le seul à avoir.

On ne saurait mieux résumer Endgame : courir à la catastrophe en ruinant la beauté de l'opus précédent pour faire triompher un droit que les Avengers doivent, en dépit de tout bon sens, demeurer les seuls à avoir.

Thanos était un antagoniste passionnant précisément parce qu'il était possible de lui donner raison : un univers aux ressources finies ne peut physiquement pas soutenir une croissance illimitée, et une vie qui sursollicite ses ressources est une vie en instance d'effondrement. Lui-même était un traumatisé qui avait vécu l'effondrement de son peuple. Il servait par là un motif dont on pouvait saisir la noblesse, et il le servait avec la vertu de celui prêt à tout sacrifier à sa cause, répugnant à la violence que celle-ci lui commandait de manier. Réciproquement, les Avengers faisaient à leur tour des protagonistes passionnants parce qu'il était impossible de leur donner tort : l'éradication de la moitié du vivant est une option moralement insoutenable. Et à cet égard, ils incarnaient à la fois le caractère impérieux de la lutte immédiate pour la survie et une objection morale de principe au pragmatisme politique de Thanos.

Soit. Il y avait là un dilemme.

  • Si le dilemme était insurmontable, il fallait le maintenir irrésolu, et que le camp vainqueur au moment de triompher du camp vaincu sache que, lui aussi, jusque dans sa victoire, avait tort. Thanos, à la fin d'Infinity War, incarnait cette position : ayant vaincu, il souriait à l'idée du devoir accompli, et dans le même temps portait sur son visage la fatigue et la tristesse du mal qu'il savait avoir commis pour cela.

  • Si le dilemme était surmontable, il fallait le résoudre, et que le camp vainqueur ne soit pas que physiquement, mais moralement vainqueur, en parvenant à convaincre l'autre qu'il serait possible de respecter l'impératif moral sans mépriser l'impératif pragmatique. Et franchement, je croyais que c'était cela, qui allait se produire ! Que les Avengers finiraient par démontrer à Thanos que la soutenabilité écologique était atteignable autrement que par le génocide !

Au lieu de quoi, qu'avons-nous ?

  • Un Thanos dénaturé – désormais brutal, mégalomane, avide, entièrement dépourvu des marques de sagesse, de résignation et de chagrin qui avaient fait de lui un personnage si ambivalent et majestueusement écrit. On raye d'un trait de plume dès le premier acte le Thanos abîmé, pour lui faire épouser à la place les traits d'un méchant cruel parfaitement générique, quitte à jeter par-dessus bord toute espèce de cohérence du personnage.

Franchement, j'ai cru m'étouffer lors du dernier acte, quand Thanos déclare que désormais son objectif est d'éradiquer la totalité de l'univers et d'en produire un neuf dont il sera le démiurge. Piétiner un personnage à ce point ! Qu'y a-t-il encore de commun entre celui obsédé par la préservation de la vie au point d'y sacrifier tout ce qu'il possède de plus précieux, qui une fois son devoir accompli se retire en ermitage pour vivre dans l'anonymat et la solitude, et un énième grand méchant dégénéré, avide de massacres, de pouvoir et de conquête ? On avait un pragmatique désintéressé soucieux d'équité, et à la place on se retrouve avec un sadique vaniteux qui se prend pour Dieu en lançant de gros rires funestes ! Ça n'a aucun sens !

  • Des héros mesquins – finalement eux-mêmes enivrés par leur force, drapés dans leur conscience repue d'elle-même et dans l'unilatéralité de leur victoire, ne s'interrogeant jamais sur leur première défaite, ne faisant jamais un pas pour prendre en considération le sens de la démarche adverse. Le genre de héros qui célèbrent comme de hauts faits...

... de parvenir à éradiquer intégralement les rangs ennemis, ou de se venger d'un vieux titan au corps détruit retiré dans une cabane sur une planète inhabitée, en l'assassinant pendant qu'il prépare son repas.

  • Une morale de brute – de ces morales nauséabondes qui veulent que l'ennemi a tort parce qu'il est l'ennemi, et que soi on a raison puisqu'on est soi. Qu'importe si soi, l'on fait pire que l'ennemi, du moment qu'on s'est peint soi comme vertueux et l'ennemi comme vicieux ! Car somme toute, abstraction faite des sympathies ou antipathies que le film commande, si l'on s'en tient aux faits : les Avengers ne sont pas moins brutaux que ne le sont les gens de Thanos ; il y aurait même matière à soutenir qu'ils le sont davantage...

... puisque les seconds voulaient un demi-génocide aléatoire au nom de la préservation générale du vivant, où les premiers, eux, vont jusqu'au génocide complet du camp adverse au nom de la préservation de leur camp. Mais voyez comme de notre côté ils sont beaux et vaillants, alors que du côté des autres ils sont moches et pleins de cornes ! Doit-ce suffire à trouver satisfaction dans un dénouement dont l'héroïsme consiste à regarder un peuple – fût-ce un peuple de tyrans – être éradiqué ?

Les récits de ce genre nous rendent mauvais.

Une débâcle trop aisément explicable

Dans Le Retour du tragique, Jean-Marie Domenach – continuant la réflexion de Camus – signe quelques lignes qui s'appliquent de façon plus frappante encore à la triste débâcle qu'est cet Endgame :

Ainsi le drame nous présente-t-il des contrastes tranchés qui sont le régal des sentimentaux et des moralistes. Mais la tragédie nous avertit que notre condition est de choisir non seulement de travers, mais à travers bien et mal parmi les morceaux d'une totalité détruite qu'il est impossible de recomposer et dont la signification morale n'apparaît que péniblement et bien tard, trop tard en général.

Une totalité irréductiblement déchirée entre le bien et le mal, qu'on ne parvient à recomposer parce que ce qui s'y oppose a de part et d'autre un sens, une dignité : voilà ce qu'essayait d'être Infinity War. Un régal de sentimental et de moraliste : on ne saurait mieux décrire ce qu'est Endgame.

Il est frappant en effet que ce que le récit perd en intégrité, il s'évertue à le récupérer en sentiment, à grand renfort de sacrifices et de nostalgie. On ne vous fera plus pleurer sur l'injustice existentielle de la guerre où s'entretuent des êtres également aimables. Eh bien tant pis, à la place...

... on vous tirera une larme triste sur le sacrifice de Tony Stark, puis une autre plus douce sur la vie retrouvée de Steve Rogers auprès de la femme qu'il aime.

Et puisqu'on n'est pas tout à fait sans cœur, voir le point final au parcours de personnages qu'on a suivis pendant dix ans fait nécessairement son petit effet. Mais cette émotion-là est si facile et si pauvre, en comparaison de celle qu'atteignait le dernier quart-d'heure d'Infinity War.

À vrai dire, c'est à se demander si l'anomalie qu'était Infinity War dans le paysage des productions du genre n'a pas, en soi, été rendue possible par le fait qu'il était admis qu'Endgame se chargerait de tout remettre aux normes de médiocrité habituelles. Qu'un tel studio s'essaie sur un film de cette envergure à des audaces pareilles, c'était trop beau. Ils ne se seront tout permis d'abord que parce qu'il était d'emblée convenu que tout serait réaffadi ensuite.

Après tout, si un gâchis de ce genre est le prix à payer pour avoir eu droit à un beau film, ainsi soit-il.

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