Le Discours d’un Roy

Avis sur Blade Runner

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[SPOILERS/GACHAGE]

Nombreux sont les spectateurs de "Blade Runner" à jamais marqués par le monologue final de Roy Batty, ce frisson ininterrompu le temps de quelques lignes prononcées par un Rutger Hauer littéralement habité par son rôle. Une tirade habilement altérée par le néerlandais lors d’une lecture par les acteurs peu de temps avant le début du tournage, et prononcée avec une telle intensité qu’il m’est impossible de revoir la séquence, même isolée, sans frissonner de tout mon être.

RIDLEY PREND L’HETERO PAR LICORNE
J’ai tout d’abord découvert le film dans sa version internationale, en des temps immémoriaux, ce temps où je n’accordais aucune importance à une histoire, un background, un visuel, une performance d’acteur, une âme, et où seule l’action et la notion de divertissement comptaient. Je n’avais alors nullement décelé ce happy-ending ajouté à la volée pour plaire au public, cette voix off qui au fil du temps est devenue insupportable, etc…puis la redécouverte récente en DVD dans sa version Director’s Cut. Un très bon moment de cinéma, même si l’image était désespérément sombre et je n’étais pas dans les meilleures dispositions afin de mesurer l’importance des changements opérés entre les deux versions. Enfin, quelques jours seulement avant de tenter de poser des mots sur ce que je venais de vivre, je m’émerveillais devant le Final Cut édité en Blu Ray par cette belle année 2007. Une gifle, une claque, une torgnole, une mandale, un aller-retour. J’ai été secoué comme rarement devant une œuvre cinématographique.

L’occasion de constater le travail prodigieux accompli sur les lumières. Jeux d’ombres, effets de stores ou même lumières colorées apportées par les néons omniprésents, l’atmosphère est absolument unique, à plus forte raison dans ces somptueux décors magnifiés par diverses techniques, de l’inclinaison de maquette permettant des prises de vue originales, jusqu’au recours au "matte painting", et plus simplement, à cette pluie constante jusqu’au final qui reste l’un des plus beaux instants cinématographiques auxquels j’ai pu assister à ce jour. A ce titre, Jordan Cronenweth nous propose des images absolument incroyables, le film n’ayant pour ainsi dire pas pris une ride plus de trente ans après sa sortie, alors même que le défunt directeur de la photographie ressentait de plus en plus les effets de sa maladie (on venait de lui diagnostiquer Parkinson, et il a d’ailleurs été contraint de terminer le tournage en fauteuil roulant…)
Cerise sur ce gâteau déjà fort appétissant et devenu culte avec le temps, Vangelis signe une partition stratosphérique, intemporelle, et nous met des étoiles plein les yeux. Ses synthés contribuent à faire de l’expérience façon Ridley un moment décidément unique.

"YES GOV'NOR MY ASS !"
"Blade Runner", c’est tout ça, et tellement plus ! Le "Blade Runner Curse", ou comment nombre de marques présentes dans le film ont fait faillite, ou ont tout du moins connu de grosses difficultés (Atari, TDK, Coca-Cola au milieu des 80’s…).La guerre des tee-shirts au sein du staff du fait de l’incompatibilité du caractère britannique de Ridley Scott face à une équipe américaine qu’il aura bien du mal à diriger et dont certains afficheront un "Yes gov'nor my ass !", ce à quoi Scott répondra par T-shirt interposé, et non sans humour : "Xenophobia sucks". Tant d'anecdotes. Je vous encourage donc fortement, si vous avez adoré le film, à vous ruer sur le documentaire fourni avec le Final Cut. Long de plus de 3h30, il regorge d’informations, de confessions des divers intervenants, et même d’avis de professionnels extérieurs au projet, dont certaines choses qui n’ont pas forcément été révélées à la sortie du film.

Adapté du livre "Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?" de Philip K.Dick, le film dont le premier d’une très nombreuse série de scripts était intitulé "Dangerous Days" nous relate les aventures d’un Blade Runner, une sorte d’agent de choc, qui en 2019, reprend du service dans un Los Angeles poisseux pour "retirer" des réplicants (des androïdes pour simplifier) ayant détourné un vaisseau afin de retourner sur Terre.
Pour l’occasion, Ridley Scott s’est enfui du plateau de Dune qu’il dirigeait et pare son nouveau bébé d’anticipation d’une ambiance de film noir mêlée de cyberpunk et d’un Harrison Ford impérial dans ce rôle de détective et chasseur de Nexus à la base écrit pour Robert Mitchum. Lui faire vivre une romance avec Rachael, androïde de son état, est audacieux et soulève un certain nombre de questions, sur le personnage, mais aussi d'autres, d’ordre sociologique et éthique, ce qui nous implique plus encore dans ce Los Angeles sombre et moite.

Avant que le réalisateur d’Alien ne parvienne à convaincre la star d’Indiana Jones de rejoindre le navire à base de "ne t'inquiète pas ton personnage ne sera pas un réplicant" (c’était l’une des conditions d’Harrison) pour ce qui fut une balade en mer agitée, le premier acteur envisagé fut, assez étonnamment, Dustin Hoffman ! Puis les noms se succédèrent, d’Al Pacino à Nick Nolte, de Christopher Walken à Raul Julia. Et même Martin Sheen, qui refusa d’incarner Rick Deckard car il récupérait encore d’un autre tournage apocalyptique s’étant tenu deux ans plus tôt sous la direction d’un certain Francis Ford Coppola. Par ailleurs, avant Ridley, à la fin des années 60, Martin Scorsese avait cherché à obtenir les droits d’adaptation du livre, mais les démarches avec l’auteur n’aboutirent pas.

BLACK OWLS AND REVELATIONS
Au-delà du personnage de Deckard et de toutes les questions qu’il soulève, l’odyssée ne serait pas complète sans son antagoniste de choix, Roy Batty. Leader charismatique du groupe d’androïdes, il évoluera tout au long du film, au point diront certains (dont moi), de paraître le plus humain de tous, voire même divin, à travers une symbolique assez étoffée (la colombe, son geste final miséricordieux...). Présenté par son propre créateur comme un fils prodigue, il rayonne d’empathie, de rage, d’amour, de pitié, en un mot, d’humanité.
Sean Young, belle, fragile, mécanique, incarne une Rachael qui va prendre connaissance de sa condition d’androïde, et qui aura bien du mal à l’accepter.

Joanna Cassidy l’androïde sensuelle et mortelle, danseuse avec son serpent (le véritable animal de compagnie de l’actrice). Au passage, quand Deckard lui demande s’il s’agit d’un vrai, le spectateur a un indice sur le fait que dans ce monde de 2019 dépeint par le réalisateur, les animaux ont quasiment disparu de la surface de la Terre. Ce détail s'ajoute notamment au hibou à œil rouge, ce qui tend à confirmer cette théorie.

Daryl Hannah, une Pris gymnaste éprise de Batty. L’actrice réalisera elle-même une bonne partie des cascades. Parmi lesquelles ce fameux plan montrant sa rencontre avec JF Sebastian, puis sa fuite durant laquelle elle trébuche involontairement et brise une vitre. Cette séquence sera conservée telle quelle, tandis que l’actrice gardera une cicatrice après avoir dû se faire enlever huit morceaux de verre du coude.

Le regretté Brion James campe le "tank" chez les réplicants à la force déjà surhumaine, tandis que William Sanderson tient le rôle de JF Sebastian, personnage atteint de progeria (appelé "Syndrome de Mathusalem" dans le film, en référence à son vieillissement accéléré). L’acteur a effectué de nombreuses recherches sur cette terrible maladie, afin de coller au mieux au personnage qu’il incarne.

Et enfin que dire sur Gaff, brillamment interprété par un Edward James Olmos tout en charisme et en mystère ? L’acteur s’est impliqué au point d’inventer un langage en s’inspirant de l’Esperanto, le "Cityspeak", mix improbable de hongrois, d’espagnol et de français. Il possède également la particularité de laisser sur son passage des origamis à plusieurs reprises, dont celui de la toute dernière séquence (ajoutée à partir du Director’s Cut), qui, cumulé aux autres indices disséminés ici et là, laissent assez peu de place à l’interprétation du film quant à LA question que tout le monde se posa de longues années durant.

UNE ADAPTATION AMBITIEUSE QUI LAISSE DICK REVEUR
Philip K.Dick lui-même a approuvé le script de David Webb Peoples et n’a pu visionner qu’une préversion de quelques minutes de "Blade Runner" qui l’a impressionné tant elle était proche de la vision de l’écrivain. L’ironie étant que ni Scott ni Webb Peoples n’ont lu "Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?". Lors de cette même projection privée, l’auteur de "Substance Mort" fut si estomaqué qu’il voulut d’ailleurs que l’équipe lui repasse la séquence complète, après avoir demandé comment ils avaient pu pénétrer son esprit pour réussir à créer un univers aussi personnel. Ridley Scott et Philip K.Dick devinrent amis, pour peu de temps toutefois étant donné que le grand auteur de science-fiction décéda trois mois avant la sortie du film, en 1982.

Cette troisième lecture de Blade Runner aura donc eu l’effet d’un véritable électrochoc chez moi. Je me rends enfin compte à quel point cette bobine a inspiré des dizaines (centaines ?) d’œuvres, cinématographiques ou autres. Au clap de fin, mes pensées se résumeront en quelques mots, qui je l’espère, feront écho auprès de vous:
"I've... seen scenes you people wouldn't believe...Attacked chips running from the deadly Unicorn. I watched siblings glitter in the dark near Tyrell’s Pyramid. All those... moments... won’t be lost in time, like tears... in... rain would. Time... to die..."

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Blade Runner est une œuvre produite par Warner Bros©, découvrez la Room 237 de SensCritique.

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