Icare et ses anges

Avis sur Bohemian Rhapsody

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EDIT : Mon avis sur le film a quelque peu changé, je suis bien moins convaincu qu'au sortir de la séance, qui m'avait beaucoup ému, mais également fait, peut-être, oublier de nombreux défauts du film.

Presque dix ans après sa naissance, le projet de réaliser un biopic autour de Queen et Freddie Mercury voit enfin le jour. Après avoir vu défiler les noms de David Fincher ou encore Tom Hooper, c’est finalement Bryan Singer qui est chargé de mener à bien l’entreprise. L’attente fut fructueuse, et le résultat sans appel : Bohemian Rhapsody est un excellent biopic, mais avant tout un grand moment de cinéma.

Freddie Mercury est une légende, et son aura transcende Queen. Nombreux sont les « leaders » de groupes de rock à avoir été des figures emblématiques d’une époque, mais « Freddie » est peut-être le seul à avoir acquis un tel statut d’icône, de mythe, de par sa personnalité fantasque et son destin de héros tragique. Une sorte de descendant moderne de la Grèce antique : sexualité libérée, corps éprouvé et mis en scène, dévotion totale pour son art. Bryan Singer et Rami Malek, dont la collaboration fut aussi électrique qu’un solo de Brian May, ont parfaitement saisi l’immensité du personnage tant dans son immortalité quasi-divine que dans sa fragilité trop humaine.

Biopic, biographie : quelle différence ?

Réaliser un biopic est monnaie courante ces dernières années, et, quand on y réfléchit, deux d’entre eux (avec First Man) seront peut-être en course pour l’Oscar du meilleur film lors de la prochaine cérémonie. À lire les critiques de la presse ici et là, qui ne cessent de rabâcher que Bohemian Rhapsody est un bon film mais qui élague certaines réalités inavouables pour embellir l’histoire, on en vient à se demander si ces soi-disant « spécialistes » ont jamais su différencier un « biopic » d’un « documentaire ». Là où le second genre se veut évidemment transparent et ancré dans l’immédiateté historique, le premier est avant tout du cinéma. Et qui dit cinéma dit fiction, rappelons-le, qui n’aspire pas à délivrer quelque vérité que ce soit, sinon des reflets fantasmés.

Bohemian Rhapsody renvoie donc à la question du biopic et de sa légitimité cinématographique. Freddie Mercury dépasse le cadre du simple chanteur, de la simple personne lambda qui a réussi, voire du simple génie : c’est un mythe, un symbole, une « icône » au sens le plus religieux du terme, c’est-à-dire une image vénérée. Or un tel personnage – puisqu’il est davantage « personnage » que « personne » – ne peut que seoir à l’œuvre cinématographique, le cinéma étant lui-même l’art de la mise en images, de « l’icônisation » de héros chantant la grandeur de l’humanité. Des documentaires sur Queen, il en existe à la pelle ; l’intérêt d’en faire un film, tout en restant le plus fidèle possible aux faits, est de raconter l’histoire d’un groupe et d’un homme par un medium à leur hauteur. Faites des documentaires pour parler d’ici-bas ; le cinéma se chargera très bien des légendes. Queen est de ceux-là, Bryan Singer l’a compris, et de plus en plus de cinéastes se rendent compte de la puissance du septième art pour parler des génies – à condition d’accepter l’échec d’une restitution exacte qui n’a de toute façon pas lieu d’être.
Mathieu Amalric l’avait également compris, l’an dernier, dans son superbe biopic consacré à Barbara, et qui, dans sa dimension méta, était avant tout une proposition de cinéma. Encore plus récemment, Damien Chazelle l’a compris concernant Neil Amstrong avec First Man. Ces réalisateurs ont en commun le talent de faire passer ces « histoires vraies » dans une sphère supérieure, mythologique. Et ainsi subliment-ils leurs personnages. Et ainsi peut-on s’élever jusqu’à eux, s’y identifier, se sentir impliqué.
Bohemian Rhapsody est donc avant tout une œuvre cinématographique. Bryan Singer se sert de la vie réelle pour en extraire des thématiques fortes, qui ne sont d’ailleurs pas rares au cinéma : la famille, la perversité de l’industrie, la sexualité, l’amour, le dépassement de soi, l’aliénation. Autant de points d’ancrage pour un récit sous forme de voyage initiatique homérique.

Le film peut être découpé en trois parties : d’abord, la formation de Queen, son ascension, et la montée en puissance progressive de Freddie Mercury ; puis vient la séparation, l’exil solitaire du chanteur et son déclin autant artistique que sanitaire ; et enfin l’apothéose, avec la reconstitution du groupe et le Live Aid de 1985 à Wembley restitué en quasi-intégralité.
Les fans seront comblés, et les autres attentifs au génie mis en route devant leurs yeux. On assiste, ébahis, à la genèse de monstres sacrés de la musique que sont Bohemian Rhapsody, We Will Rock You, Another One Bites the Dust, sans jamais les désacraliser. On passe d’admiration en admiration, de réussite en réussite, lors de répétitions passionnées ou de concerts jouissifs. Mais heureusement, il n’y a pas que cela.

Une histoire de famille

Bohemian Rhapsody est un film sur le paradoxe, entre la volonté viscérale de ne pas faire comme les autres (« les autres groupes ne sont pas Queen », répètent-ils), d’accepter sa personnalité en tant que groupe, en tant qu’homme, malgré tous ceux qui les rabaissent et leur mettent la pression (les agents, les maisons de disques), et l’inéluctable malaise que cela engendre. Ne pas faire comme les autres, tracer sa propre route, et en même temps être accepté et intégré dans ces « familles ». L’histoire de Queen montre que cette aspiration est possible en tant que groupe, à condition de rester soudé ; l’histoire de Freddie Mercury montre, parallèlement, que cette aspiration est impossible et destructrice d’un point de vue personnel.

Car si le chanteur vedette a toujours été la tête d’affiche de Queen, il n’a cessé d’affirmer ne pas en être le leader. Il n’était pas la « tête pensante » du groupe, disait-il, mais sa « tête chantante ». Queen a toujours voulu donner autant de crédit à l’ensemble de ses membres, et c’est bien malgré lui que Freddie Mercury a été projeté sur le devant de la scène. Beaucoup de gens aiment à dire que Queen, c’est Freddie Mercury ; or ce film montre l’exact contraire : Freddie Mercury, c’est Queen. Et Bryan Singer n’a pas fait l’erreur de n’avoir d’yeux que pour lui, en donnant des rôles surprenamment consistants aux trois autres membres du groupe. Les acteurs, en plus de leur ressemblance stupéfiante, sont excellents et donnent un vrai relief aux individus qu’ils incarnent. Aussi le film donne-t-il vraiment l’impression que ces quatre mousquetaires sont inséparables, qu’ils peuvent tout traverser et tout réussir ensemble, allant au bout de leur art et de leur impertinence.
La descente aux enfers de Freddie Mercury consécutive de son départ du groupe le prouve : il n’est plus lui-même, se perd dans un hédonisme aliénant et se noie dans les excès. Et d’une certaine manière, c’est sa sortie de route solitaire qui le mènera à sa perte : la maladie qu’il contracte, alors qu’il s’est coupé de ses amis et de sa « famille » (la vraie, mais aussi celle que représente Queen), résonne comme une punition divine, une fatalité du destin ; tel un dieu qui avait tout en son Olympe, mais qui par orgueil aurait voulu jouer à l’être humain et s’y serait brûlé les ailes.

Lors de son grand retour au Live Aid, sorte d’épilogue à son histoire, c’est comme si Freddie Mercury était déjà mort puisqu’il se savait condamné. Sublimée par une réalisation lumineuse et une atmosphère presque religieuse, la scène donne l’impression que Queen joue désormais pour les anges, dans un paradis retrouvé, hors du temps – et en même temps trop tard…
Freddie Mercury est mort du sida, c’était donc un homme comme les autres, aussi vulnérable que quiconque. Pourtant, lorsqu’il entrait sur scène accompagné de ses trois frères d’armes, plus rien ne pouvait l’atteindre ; comme si la seule chose qui aurait pu alors l’emporter n’était pas la maladie, mais la grâce.

Bohemian Rhapsody est un film qui fait rire, pleurer, jouir de la passion irrépressible pour la musique que beaucoup partagent. Il ne se contente pas de conter la vie d’un homme, ni celle d’un groupe, mais hisse leur histoire au rang de légende, de rêve accompli. Dès lors, qu’importe les élisions, qu’importe les imprécisions, voire les mensonges. Là n’est pas le propos ni l’intention, qui résident davantage dans la restitution d’une mentalité, d’une intimité et d’une époque révolues mais qui continuent d’inspirer. La réalisation est remarquable, les acteurs (Rami Malek en tête) y sont immenses, la bande-son évidemment parfaite. Un art mis au service d’un autre, pour le plus grand bonheur des fans, des moins fans, et de tous ceux qui sortiront de la séance avec les yeux brillants d’émotion et les oreilles sourdes de mélodies inoubliables…

Complètement (Radio-)gagas.

[Article à retrouver sur Le Mag du Ciné]

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