Erreur de casting

Avis sur Bon Voyage

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On aimerait bien aimer Bon voyage, en premier lieu parce que Jean-Paul Rappeneau est un cinéaste exigeant, intelligent, rare (Bon voyage est son dernier film et date tout de même de dix ans), qu’il se donne les moyens de faire du vrai cinéma, et non pas du téléfilm. Et puis l’idée de filmer l’effroyable panique qui a saisi la France dans les six semaines de mai et juin 1940 qui ont vu son effondrement, la ratatouille politicienne de la Chambre du Front populaire votant les pleins pouvoirs à Pétain et les premiers germes de la Résistance était belle…

Mais c’est raté, ce n’est pas à la mesure du Rappeneau qu’on aime, qui brille aussi bien dans la comédie virevoltante (La vie de château, Les mariés de l’an II, Le sauvage) que dans l’intelligente adaptation de grandes œuvres (Cyrano de Bergerac, Le hussard sur le toit). Je ne sais pas très bien pourquoi ça ne fonctionne plus ; ou plutôt, j’ai ma petite idée là-dessus, que j’exposerai un peu plus avant.

Rappeneau s’est entouré de talents incontestables (musique de Gabriel Yared, par exemple) ; il n’a pas manqué de moyens, et aux scènes de panique dans un Bordeaux envahi par la cohue des fuyards il ne manque ni l’aigrette d’un chapeau d’élégante, ni le bouchon de radiateur d’une Delahaye. L’intrigue est cocasse, farfelue, virevoltante, elle se nourrit de coïncidences impossibles, de rencontres inimaginables, d’opportunités invraisemblables, mais c’est une loi du genre et on n’a pas à chipoter son plaisir quand tout est bien enlevé : ce genre de situations fait partie du décor, et en tout cas de l’esprit du récit picaresque et, quand ça fonctionne, on s’y laisse facilement emporter, comme on s’abandonne aux rebondissements des aventures de Tintin.

Patrick Modiano a collaboré au scénario, cosigné avec Rappeneau : c’était donc l’assurance de disposer, sur cette période trouble où les repères s’effacent et où, littéralement, tout est possible, d’un regard complexe, lucide, d’une sensibilité et d’une intelligence qui rabattent les jactances et les certitudes de notre bel aujourd’hui au rang des ignorances crasses. Et de fait, si on n’a pas à aller chercher dans Bon voyage les complexités ambiguës de Lacombe Lucien, on n’est pas non plus dans le simplicissime de la télévision. Si Aurore Clément s’offre une pige (excellente au demeurant, dans un rôle snob et glapissant), on ne devine pas encore les gestapistes sans illusion de l’été 44…

Il y a de très bonnes idées de distribution : des seconds rôles épatants (Michel Vuillermoz qu’on a rarement vu mauvais, en scientifique soucieux du col du fémur de sa maman, Édith Scob, aérienne et détachée) ; des acteurs dont le talent est toujours éclatant : Virginie Ledoyen en bas-bleu scientifique, attachée de physique au Collège de France (on devine qu’elle signera, après la guerre, c’est-à-dire largement après la fin du film, l‘Appel de Stockholm, le manifeste des 121, qu’elle adhérera au Mouvement de la Paix et admirera Jean-Paul Sartre et plus encore Simone de Beauvoir et se réjouira de l’élection de Marguerite Yourcenar à l‘Académie française). Gérard Depardieu est assez crédible en politicien dépassé par l’ampleur de l’événement ; de toute façon, il disparaît assez vite du paysage, ce qui déséquilibre un peu le film. Mais surtout Yvan Attal, comédien instinctif, toujours juste, toujours saignant, capable d’interpréter tous les rôles. Et Grégori Dérangère (tiens, qu’est-il devenu, celui-là, depuis dix ans ?) porte plutôt bien son rôle de héros presque malgré lui…

Mais, au moment du tournage, alors qu’il avait déjà 32 ans (mais que sa physionomie assez juvénile collait assez bien à son personnage), Isabelle Adjani en avait elle 48 et, si bien maquillée, éclairée et estompée qu’elle était, marquait néanmoins son âge et ne pouvait passer pour l’amie d’enfance de Dérangère ; ces artifices-là, jadis courants, passaient assez bien la rampe, parce que la moindre qualité de l’image et le Noir et Blanc dissimulaient des évidences. Jouer la gamine capricieuse la cinquantaine presque atteinte n’est pas gage absolu de succès.Est-ce ça qui marque le film, qui fait qu’on se lasse un peu de cavalcades et de trémoussements excessifs ? Je crois que oui. Et c’est bien dommage, parce qu’il est bon de voir, de la plage de Soulac, à l’embouchure de la Gironde, des jeunes gens partir pour Londres rejoindre ceux qui ont choisi le bon camp, parce qu’ils ne se résignent pas à voir leur pays envahi.

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