Qui trop embrasse mal étreint.

Avis sur Chez nous

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Dans l’idéal, pour se prononcer sur la seule qualité cinématographique de Chez nous, il faudrait oublier qu’à l’heure où est sorti le film sur les écrans, la France est à deux mois seulement d’une élection présidentielle singulière, pleine de marécages et de surprises. Il faudrait aussi oublier que c’est un pamphlet, une œuvre militante, clairement revendiquée comme telle par son auteur, Lucas Belvaux qui dit en ce moment à peu près partout, dans les journaux, à la radio, à la télévision qu’il est inquiet de la montée continue du Front national, de sa probable présence au second tour de l’élection et de son possible succès.

Franchise de la démarche : il n’y a aucune ambiguïté, aucune tricherie dans le propos : le Bloc patriotique présenté, c’est évidemment le Front national et Agnès Dorgelle (Catherine Jacob) qui le dirige d’une main ferme c’est évidemment Marine Le Pen. D’ailleurs, pour qui n’aurait pas compris, Belvaux, qu’on a connu plus subtil, enfonce autant de clous qu’il y en a au sous-sol du Bazar de l’Hôtel de Ville : la lumineuse terrasse d’Agnès Dorgelle offre une vue sur Paris qui est sans doute similaire à celle du manoir de Montretout à Saint-Cloud héritée par Jean-Marie Le Pen du cimentier Lambert ; et le vraisemblable compagnon d’Agnès a des intonations pied-noir prononcées, davantage au demeurant que, dans la réalité, celles de Louis Aliot, compagnon de Marine. S’il en était besoin, les allusions au patriarche désormais exclu des instances dirigeantes, complètent le tableau.

Je n’ai rien, en principe, contre les films militants ; j’ai même beaucoup de plaisir à en regarder les plus outranciers, les plus manichéens, La vie est à nous de Jean Renoir, Le temps des cerises de Jean-Paul Le Chanois, même les plus infâmes (idéologiquement parlant) comme Le rendez-vous des quais de Paul Carpita ; je ne verrais d’ailleurs aucune objection à découvrir – et sans doute admirer (esthétiquement parlant) – Le triomphe de la volonté de Leni Riefenstahl. Tous films qui peuvent être perçus comme des panégyriques d’une cause, si mal famée qu’elle est, ou a été. Je ne cite là que des œuvres qui tentent de promouvoir une cause, mais je suppose que pour essayer d’en dézinguer une on peut employer les mêmes artifices, les uns valorisant, les autres caricaturant.

Lucas Belvaux, dans une interviouve, relate comment l’idée de Chez nous lui est venue : en songeant au personnage qu’il avait filmé dans son merveilleux Pas son genre : Jennifer (Émilie Dequenne déjà), la jolie coiffeuse d’Arras, brisée par un amour sans issue mais qui est comme Pauline Duhez, l’infirmière de Chez nous, une jeune femme simple, bosseuse, lumineuse, honnête, emberlificotée par la vie, avec un père malade et deux enfants qu’elle élève seule.

Et Pauline, sans avoir la moindre fascination pour la moindre idéologie, dont le père (Patrick Descamps) est un vieux militant communiste, constate, comme tout le monde, que le chômage ne cesse d’augmenter, que les patrons s’en mettent plein les poches en faisant venir du bout du monde des malheureux qui ne s’acclimatent pas mais qui, peu à peu, revendiquent le droit de vivre comme on vit en pays d’Islam et commencent à ancrer leurs positions et leur misogynie. Pas besoin d’être grand clerc pour voir ça autour de soi et se sentir dépossédé de son territoire, de son histoire, de ses traditions. Ni racisme, ni même xénophobie là-dedans ; non formulée, mais évidente, l’assertion de Jules Renard : Vous êtes ici chez vous… mais n’oubliez pas que j’y suis chez moi.

Chez moi, chez nous. Ne pas comprendre ça est se boucher les yeux. Pauline, influencée par le docteur Berthier (André Dussolier) accepte, pour dire un peu plus fermement et publiquement cette évidence, de prendre la tête d’une liste municipale où se glissera le chef du parti, Agnès Dorgelle. Jusque là tout va bien. Le film colle si parfaitement à la réalité de ce qu’on appelle désormais la France périphérique qu’on y retrouve le Belvaux qu’on aime, celui qui est à peu près le seul aujourd’hui à filmer les oubliés (c’est-à-dire ni les Urbains friqués, ni les Suburbains racailleux).

Là où ça se gâte, c’est quand Belvaux commence à marteler sa thèse. Il estime – à tort ou à raison, ce n’est pas la question et ce n’est pas ça qu’on peut lui reprocher – que la dédiabolisation du FN d’aujourd’hui n’est qu’un leurre et que, sous-jacent au discours convenable tenu aujourd’hui, il y a un tréfonds enfoui, xénophobe, raciste, antisémite, totalitaire et tout le tremblement ; de ce fait la respectabilité revendiquée et l’allure fréquentable des notables du parti (ici le docteur Berthier/André Dussolier) n’est qu’un subterfuge d’autant plus pervers qu’il parvient à séduire et à entraîner des gens aussi sympathiques et sincères que Pauline/Émilie Dequenne. Seulement la démonstration, à force de se vouloir convaincante devient d’une lourdeur de plomb et commence à accumuler les poncifs.

Comme Belvaux n’est tout de même pas – et même pas du tout – un cinéaste primaire, il inclut dans le film une intrigue sentimentale qu’il entrelace, qu’il entortille avec une dénonciation des groupes identitaires violents que le FN tente avec quelque succès d’écarter de plus en plus de son paysage (on aimerait, d’ailleurs, que le NPA agisse aussi rigoureusement avec les antifas qui ravagent les boutiques et brûlent les voitures à chaque manifestation pacifique). Mais, emporté par sa virulence et son aversion, le cinéaste tente finalement de coaguler les uns aux autres, de démontrer que le clivage n’est que faux-semblant et supercherie et que, comme dit l’autre, le ventre est encore fécond, etc., etc..

Cette trop longue dissertation accomplie, que dire de Chez nous en plus, si ce n’est que c’est magnifiquement filmé, dans des décors qui accrochent, avec un rythme qui ne s’interrompt jamais.

Tous les acteurs sont formidables, à une exception près, qui est malheureusement de taille : c’est Catherine Jacob, qui interprète donc Agnès Dorgelle/Marine Le Pen. Je précise d’emblée que je n’ai aucune animosité envers cette actrice, appréciée dans Tatie Danielle ou dans Les grands ducs (dans des rôles assez glapissants, il est vrai). Dans Chez nous, elle m’a paru totalement figée, artificielle, presque insignifiante, alors que son personnage, même s’il est secondaire, devrait être majuscule.

Mais André Dussolier et Patrick Descamps sont excellents, comme l’est Guillaume Gouix, l’amoureux identitaire de Pauline ou Charlotte Talpaert, son amie beurette, désespérée par son choix (déjà remarquée dans Pas son genre). Et tout le reste de la distribution, troisièmes couteaux ou figurants est impeccablement choisie…

Que dire alors d’Émilie Dequenne, lumineuse, naturelle, d’une justesse de jeu exceptionnelle, dont le talent justifie à lui seul qu’on regarde le film ?

On souhaite à Lucas Belvaux, lorsque les élections seront derrière nous, de revenir à de plus justifiées indignations. Nous en avons besoin.

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