Leave her to heaven

Avis sur Dieu seul le sait

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On ne le mentionne pas assez, mais de toutes les qualités dont a fait preuve John Huston durant sa carrière, celle de conteur est sans doute la plus remarquable. De film en film, il retravaille l'éternel motif de l'amour impossible et parvient à nous passionner même pour les histoires les plus éculées. Sous son œil avisé, les couples se forment et cristallisent les mêmes enjeux, les mêmes conflits moraux, sans que la lassitude nous guette. Marilyn Monroe et Clark Gable, Audrey Hepburn et Burt Lancaster, ou encore Katharine Hepburn et Humphrey Bogart sont autant de passion tumultueuse qui peuple dorénavant notre mémoire cinéphile. Celle qui unit Deborah Kerr et Robert Mitchum dans Heaven knows, Mr Allison rappelle fortement celle en œuvre dans The African Queen avec ses personnages aux caractères opposés. Mais malicieusement notre homme évite la simple redite en déplaçant le conflit dans la sphère intime, évoquant le dilemme moral d'un individu pris entre ses sentiments naissant et l'institution qu'il a épousée.

Cette dimension intimiste on la devine dès l'entame du film avec ce bateau de fortune à la dérive et la vision de cet homme seul... seul avec lui-même, avec cette île vierge de toute cruauté, avec cette nonne dépourvue de toute animosité. On a beau être en temps de guerre, celle-ci sera pratiquement absente du film, réduite bien souvent à l'état de toile de fond dramatique avec ces coups de feu que l'on entend, ces explosions qui illuminent le ciel, ou ces troupes ennemies qui grouillent au loin. Car ce qui intéresse Huston ce n'est pas le conflit entre deux hommes, ni entre un homme et une femme, mais bien entre un individu et lui-même.

Lorsqu'il débarque sur cette île, le caporal Allison quitte un monde de feux et de sang, dans lequel il était parfaitement intégré, pour découvrir un univers totalement nouveau pour lui, dans lequel il est inutile de se battre ou de lutter. Tout est calme et serein, même la survie est facile puisque la nourriture sur place est abondante. Devenu soudainement obsolète, le guerrier va devoir s'effacer derrière l'homme, les sentiments et l'humanisme pouvant désormais occuper les places laissées vacantes par la haine et la colère. Heaven knows, Mr Allison nous conte alors, avec beaucoup de tendresse, la nouvelle naissance d'un homme au contact d'une nature, environnementale et humaine, bienfaisante.

Une nouvelle fois Huston parvient à exalter le cadre naturel, allant jusqu'à lui octroyer l'un des premiers rôles à l'écran. Il filme une nature sauvage qui dicte sa loi à l'Homme (les personnages sont coupés du reste du monde) mais qui peut être bienfaitrice tant que l'Homme ne cherche pas à lui dicter la sienne. C'est en vivant en harmonie avec leur milieu, qu'homme et femme deviennent égaux. Il ne s'agit pas d'une nouvelle version de Robinson et Vendredi, car il n'y a aucun rapport de domination entre nos deux personnages.

C'est ce que nous indique avec beaucoup d'aisance Huston, en filmant la douce émergence de l'épanouissement personnel. Progressivement la nature fait tomber les masques et les armures octroyés par la société, unissant avec une facilité déconcertante les caractères opposés (la chasse à la tortue, le refuge). En réduisant l'espace disponible (l'apparition des soldats nippons contraint les personnages à se cacher dans une grotte), Huston favorise l'émergence de l'intimité entre le soldat et la nonne.

Tout en conservant une distance pudique, la relation entre le caporal Allison et sœur Angela se part d'un érotisme délicat qui donne toute sa saveur au film. On pense évidemment au classique de Powell et Pressburger, Black Narcissus, dans lequel Deborah Kerr portait déjà la cornette, mais ici la sexualité ne fera que de subtile apparition à l'écran. Précautionneux, sans doute un peu trop, Huston entretient une vraie ambiguïté entre amitié et amour platonique. Un parti prit qui lui permet de se focaliser sur le dilemme moral éprouvé par un soldat qui prend conscience de la valeur de la vie et d'une nonne qui n'a pas encore prononcé ses vœux. Si le rapport de l'individu à l'institution est questionné de manière pertinente, cela reste assez sommaire et parfois un peu trop écrit ou forcé.

En maintenant ainsi l'ambiguïté entre ses deux personnages, Heaven knows, Mr Allison apparaît malheureusement comme un film pudibond et frileux, dans lequel le manque de tension dramatique se fait cruellement sentir. Si l'ensemble demeure plaisant, le film peine à convaincre totalement. Heureusement le tandem Deborah Kerr/ Robert Michum dégage une complicité qui illumine agréablement l'écran et certaines scènes se fardent d'une belle insolence où la sacro sainte ambiguïté semble remise en cause, comme lors de la réunion dans l'intimité d'une grotte ou après que les effluves d'alcool aient levé quelques inhibitions.

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