Moine copiste

Avis sur Doctor Sleep

Avatar Sergent Pepper
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Inutile de s’appesantir sur l’audace – ou le cynisme mercantile – dont il faut faire preuve pour s’attaquer à une suite d’un film aussi matriciel que Shining. Après tout, il s’agit là d’une adaptation du livre de King lui-même, qui n’a pas eu de scrupules à retourner du côté de son petit Danny.

Si l’on considère Doctor Sleep pour lui-même, nous voici face à un film assez ambitieux, long et qui prend son temps pour poser ses personnages dans une exposition quasi chorale, réglant à la fois les comptes du passé et semant les graines de l’intrigue future sur trois temporalités.
Evidemment, le spectateur est à l’affût de tous les éléments qui lui permettront de se retrouver ou non en terrain familier. La course en tricycle, retournée intégralement, déconcerte un peu, tout comme ces occurrences de la fameuse vieille de la baignoire, avant qu’un processus de closure au sens propre du terme ne permette de régler leur sort. La suite laisse s’épancher une nouvelle intrigue où la délicieuse Rebecca Ferguson se voit offrir un rôle assez savoureux, pivot d’une communauté vampire de steam, un peu fumeuse, mais qui là aussi, prend un peu le temps de poser ses divers portraits.

L’alchimie générale reste ainsi assez étrange : une nouvelle candidate au Shining, Danny luttant pour la sobriété et la réinsertion, à travers ce thème sempiternellement central de l’alcool chez King, et ce groupe de prédateurs en expansion vont fatalement converger, mais dans une intensité à géométrie variable. Bien des scènes de dialogue sont d’une platitude assez problématique, tandis que l’on prend soin à de ponctuer le récit de la dose de paranormal censée satisfaire le public avide d’images comme les personnages de steam. Le résultat là aussi est assez mitigé, des clichés sur la mort des vampires aux manifestations du Shine, à d’autres incursions plus convaincantes, comme le combat entre Abra et Rose, faisant des architectures et de l’affranchissement de l’apesanteur les critères du voyage mental. Ces renversements, ces jeux avec les apparences et ces leurres occasionnes des séquences assez intenses, où les artifices de la mise en scène sont enfin au service d’une certaine substance. – intensité qu’on retrouvera d’ailleurs dans la scène d’exécution d’un enfant, effectivement assez frontale et osée dans un film de studio.

Tous ces éléments composent ainsi une aventure inégale, mais non dénuée d’intérêt, où Danny devient d’ailleurs un personnage presque secondaire, et une énième adaptation de King à l’écran. L'atmosphère générale parvient à maintenir une certaine noirceur, et le regard en surplomb continu (tous ces plans de route, par exemple) maintient une distance qui permet de ne pas jouer le jeu traditionnel de l'identification dans le film d'épouvante. Mais la direction que prend la dernière partie du film tient bien à refaire honneur à Kubrick, reproduisant l’entorse au roman qui laissant intact l’Overlook, originellement détruit par le feu. C’est donc reparti pour un tour, par une nécessité scénaristique qu’on avait perçue dès les premières minutes (l’ouverture des boites, bien entendu).

Et là, les choix sont radicaux. Alors qu’on pouvait s’amuser à récolter des easter eggs au fil du récit (1980, l’adresse d’Abra, un papa qui écrit, ou cet entretien d’embauche entre le médecin et Danny qui reproduit exactement le bureau dans lequel est auditionné Torrance dans Shining), il ne s’agit plus pour Flanagan de faire des clins d’œil, mais le moine copiste. Avoir ainsi convoqué de nouveaux acteurs pour jouer les rôles de Nicholson et Shelley Duvall est sacrément culotté, et laisse des sentiments très mitigés : on se demande si les droits de Kubrick n’ont pas été cédés, où si l’on prend tout simplement les spectateurs pour des abrutis. Une porte éventrée aura mis tout le monde au point, était-il nécessaire de la surligner d’un remake flash-back avec Wendy hurlant, cramponnée à son couteau ?

Tout le reste est à l’avenant. On imagine bien la satisfaction de Flanagan (et Warner, évidemment) à offrir aux fans de l’originel un retour dans l’Overlook et sa galerie de fantômes. L’ironie veut qu’on y a déjà eu droit, et d’une façon autrement inattendue, dans Ready Player One l’année dernière, et que le traitement était le même : celui de la citation d’une mythologie. Alors que le parc d’attraction de la pop culture était assumé chez Spielberg, Flanagan se prend davantage les pieds dans le (fameux) tapis, car il ambitionne de réinvestir les lieux pour une sorte de passation qui ne passe pas : les escaliers, les apparitions, l’échange avec la barman, dans une matérialisation progressive de tout ce qui faisait l’âme de l’Overlook passée au tamis de la CGI et d’une resucée scénaristique édulcorée.

On se gardera bien d’aller jusqu’à l’autre extrême du fanboyisme en évoquant le terme polémique du blasphème. Disons simplement que pour ceux qui souhaitent retrouver l’architecture imparable de l’Overlook, et la suffocante crise d’inspiration de son principal locataire, le film de Kubrick n’a, en ce qui le concerne, pas péri dans les flammes.

(5.5/10)

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