Portrait déroutant d'une Russie américanisée

Avis sur Faute d'amour

Avatar Vivien Prn
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Premier film d'Andreï Zviaguintsev pour ma part, et bon dieu qu'est-ce que c'est bon !
La première chose à noter ici sont les partis pris esthétiques, chaque bribe du film regorge de belles idées de mise en scène, Zviaguintsev est un formaliste jouant sur le symbolisme (en ce qui concerne la représentation de l'enfant), sur le hors-champ pour mieux choquer et questionner le spectateur, et sur le montage et mixage sonore, comme on peut le voir dans certaines scènes où la caméra filme des personnages en train de communiquer à travers une fenêtre et où le réalisateur choisit de ne faire entendre que ce qui s'y passe à l'extérieur, une idée qui renforce le décalage entre l'Humain et la nature pour y montrer tout le côté dénaturé de l'Homme. Les deux mondes s'opposent ; l'un, enfermé dans son conformisme, et l'autre, errant dans la nature en quête d'amour et de vie. Deux mondes incompatibles.

La caméra se focalise alors sur les rapports humains, donnant alors des scènes lancinantes, dont les dialogues n'ont guère d'intérêt, afin d'y montrer l'absence de vie.
D'ailleurs, l'idée de montrer à l'écran ce garçon esseulé uniquement pendant le premier quart du film est une idée brillante, le portrait est tissé et il ne reste qu'à s'y installer le manque que crée sa fugue au sein du film.
Le film nous questionne sur nos racines, sur la nature et sur notre jugement.
Il remet en question notre perception et nous montre qu'au-delà du jugement passe la compréhension.
Comment être antipathique envers des êtres incapables de donner de l'amour ? D'où vient cette faute d'amour ? Toutes ces questions menant en réalité à une seule et même question : Qu'est-ce que l'amour au XXIème siècle ? Zviaguintsev pointe du doigt l'usage mercantile, imagée, dénaturée de l'amour, de l'amour pur, il nous montre de par l'omniprésence de la technologie et de sa monotonie ambiante, les relations humaines en pleine agonie.
Le film se fragmente pour mettre en lumière les maux d'une société qui ne sait ni donner ni recevoir d'amour.
Le réalisateur insiste d'ailleurs sur ce climat froid et austère en appuyant sur la "sur-sexualisation" des rapports comme dénaturation du sexe et donc de l'amour, sur les nombreuses informations déprimantes polluant l'atmosphère psychique des personnages (taux de suicide, fin du monde...) puis par la photographie : des tons grisâtres, une Russie vide, sans amour, dénuée de couleurs.
Le film se concentre aussi sur le caractère monotonique de la société russe en jouant avec la répétition, la répétition des mouvements.
C'est là où le film devient intéressant, si on arrête sur sa vision politique, on voit que la mondialisation et ce modèle sur-vendu de la société de consommation occidental a dépéri les relations humaines, a provoqué des troubles au sein de sociétés qui pourtant possédait des racines contraires à ces "principes" résidant dans le profit et l'individualisme.
Là est tout le paradoxe, si j'ose dire, du film : son propos est foncièrement pessimiste mais sa forme est tout simplement belle, et laisse présager un "espoir". Faute d'Amour est un film d'une rareté inégalable, témoin d'une époque, de notre époque.

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