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"Ce qui te rend plus fort peut aussi te tuer" (Frénétik)

"Ghost Dog" est le deuxième film que je vois de Jim Jarmusch après "Dead Man" et je commence à entrevoir la patte très reconnaissable et unique de ce réalisateur qui a clairement l'air d'occuper une place à part,en marge de l'industrie cinématographique.
Il sait pourtant recruter un casting de qualité à chaque fois:Johnny Depp dans "Dead Man",Forest Whitaker dans la cas présent pour ne nommer qu'eux.

Ce film est un croisement improbable entre plusieurs genres à priori incompatibles à savoir le film de gangsters,d'arts martiaux le tout présenté sous une forme audacieuse touchant à la satyre sociétale grâce à la caméra méditative de Jarmusch qui prend son temps pour installer l'ambiance si particulière de cette pellicule.
Cette atmosphère,c'est celle de la banlieue pauvre et désafectée de New-Jersey dans laquelle habite notre personnage principal interpreté par un Forest Whitaker au charisme naturel à l'écran et qui,n'étant pas très bavard, parvient à nous dire beaucoup avec ses yeux et son language coroporel.Celui ci vit seul et élève des pigeons voyageurs et remplit des contrats pour la mafia locale qui apprécie sa discrétion qui a donné naissance à son surnom :"Ghost Dog".
Sauvé plusieurs années auparavant par un membre de l'organisation,il le considère depuis comme une sorte de maître à qui il doit respect et obéissance.Un jour,pourtant,les choses ne se passent pas comme prévu.
C'est un film différent au rythme lent(surtout lors de la première partie) et qui contient beaucoup d'interludes sous formes d'extraits d'un livre "le code des samourais" découpant le film en plusieurs chapitres.Comme il l'avait fait dans "Dead Man",Jarmusch livre une oeuvre qui questionne le passé(dans "dead man") et le présent des Etats-Unis.La thématique du racisme et de la marginalisation est une nouvelle fois centrale au récit qui se teinte ici d'isolement et de décalage culturel.D'ailleurs,les deux films se répondent et se rejoignent tels un serpent qui se mord la queue,l'acteur amérindien du western faisant une courte apparition pour prononcer les seuls mots:"stupid fucking white man",comme un triste constat que rien n'a vraiment changé entre la chasse aux amérindiens un siècle plus tôt et la précarité et le racisme subis par les afro-américains dans l'Amérique actuelle.
Il est ainsi évident que l'adoption du code des samourais et de la philosophie asiatique l'accompagnant par "Ghost Dog",est une réponse à son époque de plus en plus fracturée et intolérante,comme une volonté d'aller chercher une troisième voie,ce qui ne l'empêche pas d'écouter du rap et d'être respecté par les membres de gang ou les jeunes du coin.
Sous son oeil désabusé et à première vue peu expressif défile en effet un monde brutal et perdu dans lequel les gens ne se comprennent pas,son adhésion à l'univers asiatique lui offrant une évasion,un autre regard pour juger la société.Il laisse alors son esprit songeur et amer voguer entre les espaces temps dans un mouvement fluide comparable au vol des pigeons qu'il entraîne.

Tout ca pour essayer de faire comprendre que ce film est sans doute avant tout poétique,comme l'était déja "dead man".Les comparaisons ne s'arrêtent pas là et permettent de mieux comprendre l'oeuvre; en effet "Ghost dog" est en quelque sorte mort à son époque: il est très solitaire,ne communique avec personne si ce n'est avec un vendeur de glace qui parle français et qui ne comprend qu'approximativement l'anglais,il se revendique enfin d'un code de l'honneur révolu et adopte des codes culturels étrangers à l'endroit où il vit.

Cette exception,cet homme mort va petit à petit gagner sa rédemption via l'amitié innatendue qu'il va nouer avec une petite fille noire et par son comportement qui se fera toujours plus radical envers la mafia locale,antagonistes manifestes du film.
La mafia du coin est un groupe familial réunissant des gens maladroits,empruntés et has-been,se tenant au milieu du paysage urbain tels des épouvantails,vestiges d'un autre temps.Cependant,ils entendent bien se maintenir à l'aube de ce nouveau siècle(les évènements de déroulent en 1999) et pour cela,ils empruntent une voie opposée à celle du personnage joué par Forest Whitaker,une voie qui laisse de moins en moins place à l'honneur et à la philosophie,quel quelle soit.
Là où "Ghost Dog" a lu et s'est découvert de nouveaux horizons,le "boss" de cette organisation regarde en boucle des dessins animés pour enfants violents et cyniques révélant le chemin emprunté par son esprit sclérosé.
Pour couronner le tout,ils sont d'un racisme patenté, ce qui tend une passerelle entre les deux films,encore une fois,lorsqu'ils comparent les pseudonymes des rappeurs afro-américains aux noms composés des amérindiens tels que "Nuage rouge",Cheval fou",...en concluant de façon lapidaire: "indians,niggas: same shit".

Le réalisateur va orchestrer le bal macabre d'une main de maître en le faisant déboucher sur une seconde partie qui a réussi à me surprendre de par ses allures soudaines de film d'action,plus que convaincant avec des scènes hautes en adrénaline et en tension.Je ne compte plus le nombre de coups de feu qui m'ont pris au dépourvu.

Le film entier bénéficie d'une esthétique soignée,que cela soit au niveau des couleurs,des lumières,des plans ou encore des fameuses inclusions philosophiques,le tout étalonné de morceaux de rap d'une bande son de qualité qui colle parfaitement à son sujet.
La réussite de Jarmusch est totale car il parvient à situer ses personnages dans un environnement crédible,à gérer au mieux ses univers différents qui se télescopent tout en ne se privant pas au passage de détourner les codes hollywoodiens et de dessiner les contours d'une satyre puissante sur la société moderne et américaine en particulier à l'aide de ses mafieux pathétiques notemment.
Le point fort constitue dans cette aptitude à glisser une poésie subtile grâce à laquelle il parvient à rehausser son propos et à lui donner des ailes,aidé par une humanité simple mais puissante qui se dégage de ce récit au "héros" pourtant si peu loquace.

Forest Whitaker réussit la tâche ardue de finir par nous faire aimer ce personnage aux abords rudes et bourrus(d'ailleurs comparé à un ours dans le film,retenez bien ce détail,ca vous aidera peut être à mieux comprendre le sens profond du film*) et à nous faire ressentir de l'empathie pour lui lors d'un final extrêmement poigant dans lequel "Ghost dog" sera parvenu à sa "rédemption"...

*

A ce sujet,il y a une séquence dans laquelle "Ghost dog" passe près d'un père et de son fils qui se tiennent près du cadavre d'un ours noir et qui leur demande pourquoi l'ont il tué puisque ce n'est pas la saison de la chasse,ces derniers lui répondent dans les yeux de manière hostile et méprisante: "il y a encore trop de ces grand bâtards noirs dans les parages,alors on les abat quand on peut",ce qui constituait clairement une menace à caractère raciste.Il les tue alors tous les deux,cet épisode constitue selon moi une des étapes décisives de la "rédemption" ou plutôt de la renaissance du personnage principal puisqu'il tue ses assassins car cet ours n'est qu'une image de lui.Il acquière sa délivrance du monde raciste,moderne et hermétique aux anciennes cultures incarné par ces deux "chasseurs" croisés au bord de la route( qu'on peut comparer aux chasseurs de prime de "dead man")

Out-cast
9
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