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Gran Torino par Bapman

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À ma gauche Walt Kowalski, un vétéran de la guerre de Corée, un misanthrope raciste qui grogne plus qu'il ne parle, qui vit seul dans sa maison depuis la mort récente de sa femme, qui ne supporte pas ses enfants et encore moins ses petits-enfants et qui chérit plus que tout au monde son fusil, sa chienne Daisy et sa Ford Gran Torino.
Cet homme dont je viens de dresser le sympathique portrait va voir s'installer sur le terrain voisin du sien une famille Hmong (les Hmong étant un peuple d'Asie originaire des régions montagneuses du sud de la Chine, du Viêtnam et du Laos comme le dit Sue dans le film) qu'il va commencer par mépriser comme tous les immigrés, asiatiques mais également latinos et afro-américains, qui se sont installés dans le quartier.
Pourtant une amitié improbable va naître entre Walt et les jeunes adolescents de la famille Hmong voisine : Sue et Thao.
Au contact de cette famille et de cette culture, Walt va sortir de sa morne solitude et finir par remettre en question ses principes.
C'est donc le point de départ du film.

À ma droite Clint Eastwood, icône légendaire du grand écran, réalisateur adulé et consacré comme l'un des plus grands, jeune homme de 78 ans qui n'en finit pas de nous surprendre.
Comme nous le publiions dans cet article il y a quelques mois, le réalisateur enchaine donc deux grands films en moins de 4 mois, des films qui, comme à l'habitude éclectique de l'homme, ne se ressemblent pas du tout.
Si L'Echange est un succès critique et commercial (un peu plus de 100 millions de dollars de recettes dans le monde pour un budget de 55 millions), son dernier film est l'objet des dithyrambes les plus prononcées et va probablement devenir le plus gros carton de sa carrière (déja plus de 155 millions de dollars de recettes pour un budget de 33 millions) outrepassant son futur ex-record personnel qui n'est autre actuellement que Million Dollar Baby.
C'est donc comme nous le prévoyions du très grand Clint Eastwood que ce film nous propose, digne d'Impitoyable, de Mystic River, Million Dollar Baby ou autre Lettres d'Iwo Jima, la liste n'étant bien sûr pas exhaustive.
Ce que nous ne savions pas c'est que non seulement le film serait digne des plus grands films de notre homme mais qu'il ferait également appel en lui-même aux plus grands rôles de la carrière de l'acteur, ce qui n'est pas peu dire.

Gran Torino se révèle être avant tout l'incroyable démonstration du talent de Clint dans la façon de s'approprier cinématographiquement de manière aussi personnelle un scénario apparemment assez simple à l'origine.
Celui-ci est écrit par Dave Johannson et Nich Schenk qui n'avaient jusque-là pas travaillé pour des longs métrages au cinéma.
Clint Eastwood est quelqu'un qui aime donner leur chance à des gens qui débutent à l'image de ces scénaristes et des acteurs Hmong qu'il est allé chercher dans les communautés de Détroit dans le Michigan, Saint Paul dans le Minnesota et Fresno en Californie et qui n'avaient donc jamais joué au cinéma, à l'exception de Doua Moua qui interprète Spider.
On peut aussi rappeler, par exemple, que le cinéaste offrit l'un de ses premiers rôles au cinéma à Jim Carrey en lui permettant d'interpréter le rockeur Johnny Squares qui se fait zigouiller assez rapidement dans The Dead Pool (L'Inspecteur Harry est la dernière cible - photo en dessous à gauche).
Une prise de risque qui va s'avérer être, en réalité, très calculée par le réalisateur.
En effet c'est par la mise en scène et son jeu d'acteur personnel que le cinéaste va donner toute son ampleur et toute sa grande complexité à ce scénario.
Grâce à sa maîtrise technique et dramatique, Clint Eastwood va nous faire adorer en quelques plans, et ceci dès le départ, son personnage et c'est déjà à partir de là que l'on peut commencer à admirer le travail d'un maître : on rit, on aime et on s'attache à un personnage qui finalement passe son temps à insulter ou mépriser les autres et à proférer des propos racistes parfois bien violents tel que le "I used to stack fucks likes you, five feet high in Korea, use ya for sand bags" (qu'on pourrait traduire par un "les merdes comme vous je m'en servais comme sacs de sables pour me protéger en pleine guerre de Corée ") s'adressant à ses voisins qui emménagent.
Sans avoir vu aucun film d'Eastwood, on pourra déjà en retirer plusieurs niveaux de lecture mais on s'attachera principalement au film en tant que comédie dramatique.
On ne peut en effet pas renier le plaisir jouissif que nous procure le nombre incalculable de répliques cultes que lance le personnage d'Eastwood à la minute, le plaisir délicieux que prend l'acteur à tirer ses traits, lancer son regard le plus perçant et méchant possible et modifier sa voix en la rendant rocailleuse et aboyeuse pour impressionner, faire rire ou même faire peur.
La trame narrative du film permet au réalisateur Eastwood de jouer avec à peu près toutes les émotions possibles du spectateur grâce notamment au talent de l'acteur Clint !
Simplifions les choses : si Clint pleure, on pleure également, s'il rit, nous rions en coeur avec, etc.
L'acteur crève l'écran à tel point que peu importe le jeu de ceux qui sont en face, on ne les regarde de toute façon que lorsque le réalisateur le souhaite et les cadre en premier plan.
C'est peut être l'unique point faible du film, une focalisation très grande sur la légende Clint Eastwood écrasant du coup un peu trop peut-être les autres acteurs, qui n'en sont pas mauvais pour autant, à l'inverse d'un Impitoyable, par exemple, où le jeu également extraordinaire de Clint trouvait un répondant de taille avec les partitions géniales de Gene Hackman, Morgan Freeman ou Richard Harris.
Celles-ci permettaient notamment de mettre en place des scènes où la tension dramatique est à son comble sans la présence de Clint.

La légende Clint Eastwood, elle est par ailleurs bien présente et pas uniquement par le biais du jeu comique ou dramatique de l'acteur.
En effet l'un des nombreux niveaux de lecture du film nous permet de constater et de réfléchir à quel point Eastwood revisite son mythe avec ce film.
Si Impitoyable venait mettre un point d'honneur à achever une carrière riche en rôles mémorables dans le genre du western de manière totalement crépusculaire (l'homme sans nom de la trilogie des dollars de Sergio Leone bien sûr, mais également Josey Wales, Joe Kidd et tous ses rôles dans des westerns), Gran Torino vient mettre un point d'honneur à revisiter une très grande partie des rôles de toute sa carrière, et c'est bien en ça, principalement, que le film est à placer au rang de chef d'oeuvre.
Walt Kowalski est en effet un personnage radical et justicier pouvant s'apparenter très facilement à Dirty Harry Callahan (L'inspecteur Harry), un marginal qui va pourtant se prendre d'affection et accepter la compagnie de personnes différentes et opprimées comme le fait Josey Wales par exemple (Josey Wales hors la loi), un homme, un dur, hanté par des souvenirs cauchemardesques comme William Munny (Impitoyable) évidemment avec qui il partage un certain nombre de traits de caractère.
Impitoyable (photo à droite) que l'on cite beaucoup ici tant certaines similitudes ou comparaisons peuvent être faites avec Gran Torino non seulement autour du caractère principal mais également au niveau de la trajectoire générale du film.
Nous faisons le choix de ne pas aller plus loin pour l'instant là-dessus, ne voulant pas trop spoiler le film aux personnes qui ne l'auraient pas vu.
Cet article sera peut-être élargi dans quelques mois à un zoom sur pour ces raisons précises.
Toujours est-il que le film est fait de manière très intelligente et si Walt Kowalsky s'apparente à un de ces personnages il finit généralement par s'en éloigner comme si Clint, le sage, venait doucement rediriger les rôles de sa vie en leur faisant tenir compte du fait que le monde a changé.
Là-dessus, le film va très souvent là ou ne l'attend pas.

Il y a eu dans la carrière de Clint une grande évolution de ses rôles et notamment de son rôle de marginal solitaire, il y a eu une évolution vers des films plus graves dans la carrière du réalisateur, il y a également, et c'est ainsi que le film s'articule, une évolution du personnage de Clint Eastwood dans Gran Torino mise en évidence encore une fois par la maîtrise de la mise en scène et du jeu d'acteur.
Par exemple, pendant toute la première partie du film le personnage de Walt Kowalski n'aborde ou ne discute avec les autres personnages que par le biais de confrontations devant lesquelles les autres s'écrasent devant l'air crispé effrayant d'Eastwood.
Dans ces moments, la mise en scène et le montage opposent, en alternance, des plans rapprochés poitrine : Clint grogne et insulte, plan poitrine sur Clint ; Sue, devant sa mère et Thao, lui répond, plan poitrine sur Sue ou plan américain sur les trois Hmong.
Une mise en scène classique pour un dialogue en somme.
Dans la deuxième partie du film où Clint éduque Thao et s'en est pris d'affection, on a alors beaucoup plus de plans rapprochés ou américains qui cadrent les deux personnages ensemble.
La mise en scène suit ainsi l'évolution psychologique du personnage ainsi que la narration.
Comme le dit Clint Eastwood lui-même : "Gran Torino parle avant tout du fait qu'il n'y a pas d'âge pour changer, dans le bon sens du terme".

Dans l'épisode de Inside the Actors studio qui lui est consacré, lorsque James Lipton lui demande "qu'est ce qui vous énerve le plus ?", Clint Eastwood répond : "les clichés".
C'est une des autres grandes qualités de Gran Torino : d'être un film qui aborde les thèmes primordiaux de racisme et de communautarisme sans pour autant tomber dans le cliché comme beaucoup de films.
Ainsi plutôt que de mettre en scène de gentils asiatiques opprimés par de méchants blancs, Eastwood installe une ambiguïté dans chacun des camps raciaux dont l'histoire se soucie.
Il y a les Hmong honnêtes, les Hmong qui oppriment les précédents et une guerre des gangs qui esquisse la rivalité des communautés.
C'est d'ailleurs sur ce point que le film peut trouver une valeur documentaire : un coin d'Amérique assez typique qui est divisé entre une communauté asiatique, latino, afro-américaine et blanche et où la division est tout à fait réelle. Il ne manque plus que les lignes.
Cette division se constate dans la narration et les dialogues lorsqu'un jeune afro-américain reproche au blanc qui accompagne Sue de venir traverser "irrespectueusement son territoire".
La mis en scène accompagne bien évidemment cette division de manière mécanique comme lorsqu'un travelling avant suit la grille qui sépare Thao, marchant dans la rue, d'un terrain vague. Un mouvement de cadrage qui est inquiétant et duquel va finalement résulter le dépassement de celle-ci à son extrémité par le cadrage pour amener dans le champ la voiture des méchants cousins Hmong ; le travelling n'était donc pas inquiétant pour rien.
La mise en scène géométrique vient également renforcer cette division communautaire, à commencer bien sûr par les terrains très dessinés des habitants du quartier.
Celle-ci est d'ailleurs mise en évidence par l'inoubliable "Get off my lawn !" ("casse toi de mon terrain !").
Le personnage de Walt Kowalski n'est par ailleurs pas foncièrement raciste, son évolution le montre, même si sa façon de parler l'est, tout comme l'Inspecteur Harry n'est pas un radical même si ses méthodes le sont.
Il est intéressant sur ce rapprochement entre les deux rôles de voir que Clint s'amuse à jouer sur les apparences du personnage dans Gran Torino en cachant les bons côtés de Walt, en mettant en avant sa personnalité odieuse et surtout en faisant évoluer un tel personnage pour peut-être répondre définitivement aux points de vue imbéciles de certains critiques des années 70 qui conspuaient l'Inspecteur Harry comme un personnage et un film fascistes.
Il revisite non seulement son mythe mais également les manières dont celui-ci a pu être perçu au fil du temps.

On reste sidéré par la complexité du sujet, l'élégance majestueuse avec laquelle il est traité et la performance extraordinaire de l'acteur qui pourrait bien être sa dernière.
Précisons d'ailleurs l'exactitude de ces rumeurs par les mots de Clint Eastwood : "j'ai décidé de revenir devant la caméra pour ce rôle parce que je le trouvais très beau.
Je ne pense pas que je retrouverais des rôles aussi intéressants pour un homme de mon âge.
Mais il ne faut jamais dire jamais"
Ce n'est pas la première fois que l'acteur explique qu'il ne se consacrera plus qu'à ses métiers de réalisateur et de compositeur alors on peut très bien espérer que ce soit partie remise dans quelques années.
Et on l'espère ! parce qu'il faut le reconnaître également, si le personnage de Walt Kowalski est si attachant c'est parce que c'est Clint Eastwood, et qu'on l'aime.
Rappelons malgré tout que Clint Eastwood a toujours voulu devenir réalisateur et qu'il est devenu acteur, au départ, dans ce but. Une finalité donc.

Depuis le début des années 2000, Clint Eastwood nous surprend de films en films.
Il enchaine les chefs d'oeuvres à un rythme impressionnant.
Il va là où on ne l'attend pas dans le choix de ses productions et les réalise de manière différente pour chacune d'entre elles.
Il s'impose définitivement comme le dernier des grands.
Gran Torino est à ce titre un diamant qui viendrait faire briller tous les autres enchassés sur une longue rivière, un chef d'oeuvre qui passe en revue tous les autres.
Une fois de plus, on est admiratif, effaré et impressionné.

Pourquoi ?

Parce que c'est le meilleur.

En bref : Clint Eastwood signe un film magnifique qui vient revisiter son oeuvre dans son ensemble, qui nous surprend et nous émeut et qui aborde des thèmes importants ou pas avec une grande élégance visuelle et narrative.
De très loin le meilleur film de ce début d'année (et il faudra vraiment une autre grand chef d'oeuvre pour qu'il ne soit pas le film de l'année tout simplement).
Un must : à voir et à revoir.

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