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Premier long-métrage écrit et réalisé par Ari Aster, Hérédité dégageait depuis quelques temps une aura envoûtante depuis sa diffusion au Festival de Sundance, se forgeant une sacrée réputation après avoir secoué pas mal de monde. Et oui, le fait est que lorsque l’on sort de la salle, le malaise domine, notre tête flottant entre théories et images marquantes. Au-delà de l’horreur, la source première de ce malaise est le caractère éminemment personnel pour son auteur, qui dit avoir voulu exorciser certains de ses maux ici, l’histoire de cette famille en deuil reflétant sa propre famille ayant essuyé une série de malheurs au seuil d’une malédiction. Le cinéaste affirme avec une terrible justesse que le genre offre une grande force cathartique, l’horreur pouvant signifier l’injustice de la vie avec panache, où ces injustices de l’existence peuvent muter en quelque chose de jubilatoire. Par ses propos et sa mise en scène, Aster prouve qu’il a tout compris et maîtrise parfaitement le ton de son premier film.

Le motif visuel majeur du métrage, ce sont ces maisons de poupées, ces reconstitutions miniatures que réalise le personnage de Toni Colette, artiste hantée par on ne sait quoi. Et ce que Aster en fait est des plus intéressants, élément professionnel et cathartique pour la protagoniste, aussi composant du décorum, mais surtout véritable outil de narration : les scènes qu’elle construit se laissent rapidement deviner comme de véritables situations qu’elle a vécu par le passé, et permet subtilement au spectateur de comprendre l’histoire ambiguë de cette famille par l’interprétation muette. L’importance qui est donnée à ces reconstitutions est significative dès le magnifique plan d’ouverture du film, qui dans un seul mouvement de caméra mêle le cadre de la fenêtre d’une maison à échelle normale, une maison de poupée, et la reconstitution se fondant en image réelle, une mise en abîme vertigineuse traduisant l’effet poupée-russe de l’exorcisme que cherche le cinéaste, reconstitution dans l’objet cinéma, dans lequel l’héroïne reconstitue également son expérience en miniature.

L’horreur qu’évoque Aster ne se dévoile pas facilement, aussi réservé que son entendement du jump-scare. Majoritairement, Hérédité est un drame familial – le cinéaste a d’ailleurs révélé avoir coupé près d’une heure de métrage uniquement concentré sur les rapports familiaux, pour laisser l’horreur un peu plus évidente. Ce drame se voit alors teinté de spiritisme, de mysticisme, où l’ambiguïté du deuil et le rapport de force des membres de cette famille se retrouvent progressivement empoisonnés par un malaise qui se traduit dans la forme même du film. Le caractère terrifiant évite de se concrétiser, sans source, sans effluve menaçante, juste un pourrissement qui ronge les protagonistes. Ce qui se traduit formellement de manière aussi subtile qu’impressionnante, dans le sens où cet aspect de l’indicible est permanent, dans la narration et le cadre. Ai-je bien vu une forme dans le noir en arrière-plan ? Ai-je bien entendu des battements en fond sonore, intra ou extra-diégétique ?… Le trouble de la perception spectatorielle construisent alors des séquences de pure tension assez exceptionnelles.

L’indicible est aussi une part importante de ténèbres du scénario : les racines de l’élément surnaturel, qui explosera certes dans un dernier acte hallucinant, ouvre les portes de tout un arc mythologique laissé à l’interprétation du spectateur, parsemé d’indices le long du film. Peu est expliqué, démontré, nourrissant cette particularité impalpable et tentaculaire de l’horreur, absolument fascinant dans sa tourmente. L’indicible ici est aussi toute l’allégorie de la sphère familiale, qui livre quelques scènes les plus fortes et dramatiques du film. Que cela soit les non-dits, d’où ressort une scène de repas où l’exceptionnelle Toni Colette crache toutes ses rancœurs sur son fils ; mais aussi les dénis, la peur de voir et de faire, délivrant une scène d’accident de voiture absolument tétanisante où jamais la peur d’avoir un contre-champ n’a été aussi absolue.

Aster révèle un véritable talent de faire glisser un drame psychologique, intime, au véritable trip démoniaque à la lisière du grotesque et du bizarre. Dans un superbe travail du découpage des plans, il arrive subrepticement que l’on passe de l’un à l’autre, en un simple champ/contre-champ, ce qui va de l’apparition à la déformation des corps en passant par des visions de cauchemar et autres menaces hors-champ. Couplé à l’excellent travail sur l’environnement sonore, la terreur et la menace peuvent venir de n’importe où, n’importe quand, sans jamais que l’on puisse définir son essence, pouvant provenir d’un personnage, d’un objet ou de l’invisible de l’arrière-plan et du hors-champ. Aster maîtrise la science de la bascule et arrive sans soucis à tétaniser et faire couler une grosse goutte de sueur froide dans votre dos. Ceci explose dans la dernière partie du film, où sera révélé la source du mal et la définition de ce fameux caractère héréditaire : là aussi, le cinéaste lie à merveille l’horreur mystique à toute la représentation de la sphère familiale et des rapports humains.

Ce portrait de famille se dessine progressivement comme psychanalytique, récit sur l’emprise du mal, où certains actes, certaines foi, peuvent abreuver toute une mythologie de névroses et de rancœurs à travers les générations, pouvant alors s’exprimer dans les rapports sociaux, la posture physique et également les gestes artistiques. Ces névroses et rancœurs à la génétique très américaine peuvent alors littéralement invoquer l’enfer. Hérédité en extirpe une expérience assez exceptionnelle, hypnotique, anxiogène, tétanisante. Dans une démarche personnelle, le réalisateur fait côtoyer l’intime à l’épouvante avec une maîtrise implacable, amenant autant de ressorts horrifiques que des questions intimes, tous deux universels et infinis. Le film s’installe doucement et sûrement, quitte à perdre les spectateurs plus avides de démonstratif, mais dont l’imprévisibilité est incontestable. Comparé à l’impact de L’Exorciste, le premier film d’Ari Aster deviendra sans doute un très grand cru avec le temps.

MaximeMichaut
8
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