Tous les chemins mènent à l'Homme

Avis sur Interstellar

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Malgré ce que j'entends dire ou lis sur le site ou ailleurs, à savoir que les comparaisons avec 2001 : L'Odyssée de l'Espace sont illégitimes et n'ont pas lieu d'être, le spectre de Kubrick flotte bel et bien sur Interstellar. Nolan a d'autres références en tête, c'est certain (Solaris notamment dans sa dimension romantique), mais celle de Kubrick est la plus importante. Ne serait-ce que parce qu'il s'agit d'une odyssée spatiale et qu'il revendique lui-même et cultive une certaine filiation avec le réalisateur de Barry Lyndon depuis des années, tant par son travail de l'image, sa passion pour la technique ou sa volonté de transcender chaque genre qu'il aborde. Ou encore parce que l'un et l'autre ne remportèrent, sur les quatre nominations qu'ils comptaient aux Oscars, que la statuette des meilleurs effets spéciaux. Joli clin d’œil de l'histoire. Mais réduire l'influence de « 2001 » sur Interstellar au seul mimétisme de leur réalisateur serait une faute. Car tant dans les thématiques que dans la manière de les traiter, le film Nolan à tout à voir avec celui de Kubrick. Mais si la visée est la même, la démarche, elle, est foncièrement différente, si bien qu'on pourrait taxer Interstellar d'anti-thèse de « 2001 ». Le second visait l'esprit, le premier vise le cœur. Et si les points communs ne manquent pas, les points d'inflexions sont eux aussi très nombreux et notamment au regard du postulat de départ et de la métaphore biblique comme moteur narratif. Pour autant, Interstellar est un film qui se suffit à lui même et qui n'a pas besoin du prisme de 2001 : L'Odyssée de l'Espace, ni d'aucun autre film, pour exister. La critique s'articulera néanmoins autour de la structure narrative du film de Kubrick qui a de toute évidence fortement influencée celle d'Interstellar et s'organisera donc en quatre parties : The End of Man, SMA-1 (Saturne Magnetic Anomaly-One), Garguantua Mission et Garguantua and Beyond the Horizon.

The End of Man

Quand Stanley Kubrick commençait son film en 1968 par les origines de l'Homme, Christopher Nolan leur préfère, en 2014, ses derniers jours sur Terre. En cela, le début du film est déjà un premier point d'inflexion dans l'approche des deux hommes. L'approche est différente mais la finalité est pourtant la même. Deux voies, une destinatation : le Surhomme. Tout les chemins y mènent.

« [...] Elles couvrirent la surface de toute la terre et la terre fut dans l'obscurité ; elles dévorèrent toutes les plantes de la terre et tous les fruits des arbres, tout ce que la grêle avait laissé et il ne resta aucune verdure aux arbres ni aux plantes des champs dans tout le pays d'Égypte [...] » Exode 10:13-14,19

Dans un futur proche aboli de toute science, de tout progrès et de toute technologie, la curiosité a cédé sa place à l'apathie et la planète, en proie à la sécheresse et aux cataclysmes météorologiques, affame la race humaine et la menace d'extinction. Cronos dévore ses enfants. Cela prendra très peu de temps : la deuxième génération n'en engendrera pas de troisième et mourra d’asphyxie avec ses souvenirs et ses regrets. La fin est proche et seule une poignée d'homme est au courant de son imminence. Les autres, gavés au maïs comme des poules (seule graminée encore épargnée par la menace cryptogamique), subissent de plein fouet les aléas destructeurs de la nature sans rien n'y voir d'autres que de malencontreux épisodes météorologiques isolés. La fin est proche et l'Homme observe la poussière qui s'amoncèle à ses pieds et recouvre ses traces. Bientôt tout témoignage d'une race intelligente aura disparu, enseveli sous un épais manteau de sédiments. Mais si l'humanité a depuis longtemps abandonné toute prétention à s'émanciper de sa condition terrienne, allant même jusqu'à renier ses précédents exploits ainsi que tout progrès susceptibles de l’aliéner, l'espoir n'est pas mort. Des galeries dérobées d'une NASA souterraine récemment renflouée, certains n'ont en effet jamais cessé de regarder vers le ciel, en quête d'un signe, d'une alternative, d'une infime lueur d'espoir... Si un salut est possible, il viendra des étoiles. S'ils ont traversé l'espace et le temps main dans la main 4,5 millions d'années durant, les destins de l'Homme et de la Terre divergent et suivent désormais deux voies différentes.

Comme dans 2001 : L'Odyssée de l'Espace il est grandement question de l'avenir de l'Homme dans une considération philosophique purement nietzschéenne. La question posée est alors : que devient l'humanité quand elle se satisfait de sa condition et ne cherche plus à la transcender? Kubrick prenait le problème sous l'angle du tout-technique, du tout-technologique et de l'intelligence artificielle. Dans "2001" le nihilisme passif dénoncé par Nietzsche était celui de la soumission de l'Homme à la machine et de son aliénation consécutive à la technique. Qui contrôle qui du biologique et du technique, de la créature et du créateur? Nolan prend lui le problème sous l'angle opposé : que se passerait-il si l'Homme abandonnait le progrès et la science et se complaisait dans sa condition purement terrestre et naturelle? Que se passerait-il s'il arrêtait de regarder vers le ciel et de rêver? Le postulat est donc inversé. On pourrait même aller plus loin, arguant que les événements de Interstellar se déroulant après ceux de « 2001 », Nolan interroge Kubrick sur la viabilité de sa conclusion. Que se passerait-il si effectivement l'Homme reprenait la main sur la technique et mettait un coup d'arrêt à l'évolution technologique, pérennisant ainsi l'évolution biologique comme seul moteur de l'évolution de l'Homme. La réponse est évidente et donnée en introduction : l'Homme, en agissant de la sorte, courrait à sa perte. Rabelais chuchote à l'oreille de Nolan :"Science sans conscience n'est que ruine de l'âme". Sur son approche, donc, Nolan prend le contrepied de son prédécesseur. Tout deux en revanche mettent en exergue le même antagonisme fondamental qui existe entre le nihilisme passif de l'Homme et la volonté de puissance qui devrait l'habiter et le caractériser. Chez Kubrick cette dualité se cristallisait autour de la lutte entre Dave Bowman et HAL pour le contrôle de Discovery One, du savoir et donc de l'humanité, Dave représentant le versant surhumain et HAL le versant nihiliste de cette dichotomie nietzschéenne. Chez Nolan c'est dans l'opposition entre le frère Tom et la sœur Murph qu'il réside. Si le premier incarne l'homme de la terre et de la nécessité résigné à son sort et à subir les sévisses de la nature, la seconde relève de l'émancipation, de la pensée, de la curiosité, de l'exploration et de la domination. Cette opposition sera mis une deuxième fois en avant au cours du film et sera mise en parallèle avec la lutte que se livreront, à des années lumières de la Terre, dans les recoins les plus éloignés de l'univers, deux hommes pour leur survie. Cette dualité, il n'est question que de ça dans le poème de Dylan Thomas qui compare de fort belle manière le nihilisme à la nuit et la volonté à la lumière :

Do not go gentle into that good night,
Old age should burn and rave at close of day;
Rage, rage against the dying of the light.

Though wise men at their end know dark is right,
Because their words had forked no lightning they
Do not go gentle into that good night.

Good men, the last wave by, crying how bright
Their frail deeds might have danced in a green bay,
Rage, rage against the dying of the light.

Wild men who caught and sang the sun in flight,
And learn, too late, they grieved it on its way,
Do not go gentle into that good night.

Grave men, near death, who see with blinding sight
Blind eyes could blaze like meteors and be gay,
Rage, rage against the dying of the light.

And you, my father, there on the sad height,
Curse, bless, me now with your fierce tears, I pray.
Do not go gentle into that good night.
Rage, rage against the dying of the light.

Un thème que Kubrick n'abordait que volontairement brièvement dans son film, à travers une retransmission vidéo entre le Dr Heywood R. Floyd et sa fille (pour montrer le quotidien de l'homme du futur j'imagine après avoir montrer celui de l'homme-singe du passé, ainsi que pour montrer l'individualisme de l'homme devant l'ampleur d'une découverte scientifique et coller au ton intentionnellement froid du film), et que Nolan développe de manière remarquable dans le sien, est la place de la famille dans l'histoire de l'humanité. La petite histoire, cheval de trait de la grande Histoire. L'amour, unique moteur du film, de ses personnages et de l'Histoire. Il est à tous les niveaux. Si l'amour du père pour le fils est évident mais relève d'une certaine manière d'une forme de circonstance compte tenue des évènements, la complicité avec la fille est en revanche d'une perfection quasi-divine. Elle relève d'une force supérieure qu'on qualifierait aisément de biblique. Le mot est lâché. Il coule dans leurs veines le même sang, et dans leur rêves, les mêmes espoirs. La même volonté et la même curiosité guident leurs pas. L'Histoire, le Temps les a cloués au sol et fait naître, pense-t-on, quarante ans en avance ou en retard. C'est pourtant d'eux que dépendra le salut et l'avenir de l'Homme. Tel Atlas supportant sur ses épaules le monde et sa voûte céleste. Un couple divin qui renvoie forcément à la religion donc, et en particulier à la mythologie gréco-romaine et à la Vulgate (où le Christ est respectivement assimilé à Lucifer et à Prométhée), où le père, Joseph Cooper, serait associé au Christ, et la fille, Murphy, représentant l'arme de la science, de Dieu, à la Vierge Marie. Celle par qui tout commence. L'idée est magnifique et le retournement de caractères phénoménal.

Comme le Christ, donc, mais également, et peut-être surtout, comme le premier Homme de Dieu, son premier interlocuteur, Moïse. L'Homme Universel, toute religion confondue. Celui qui préfigurera Jésus Christ pour le christianisme et le prophète Mahomet pour l'islam, et qui mènera son peuple hors des terres d'infamie qui l'affament. Si les immenses nuages de poussières qui balaient régulièrement la surface de la Terre rappelleront à certains un vieux démon steinbeckien bien connu, ils évoqueront pour tous L'Exode et la huitième plaie d'Egypte (bien qu'il ne s'agisse pas ici de sauterelles), comme la lente agonie de la dernière génération leur évoquera la dixième. Se pose alors les questions du pourquoi et du qui? Pour quelle raison l'Homme essuierai-t-il cette punition divine et qui alors serait ce Dieu qui la commanditerait? Qu'est-ce que l'espèce humaine a-t-elle pu bien faire ou commettre de si dommageable et répréhensible pour mériter pareil châtiment? C'est évidemment le grand gaspillage du XXe et du XXIe siècle qui est pointé ici. Cet abandon progressif et radical de la science et du progrès que nous montre Nolan dans Interstellar n'est en fait que la conséquence de leur sur-exploitation, et surtout de leur mauvaise et aliénante utilisation, que dénonçait déjà Kubrick dans son film en 1968. Mais là où ce dernier concluait son film par le retour en force de l'espèce humaine en tant qu'être vivant biologique et animal sur Terre, Nolan tourne le sien vers l'espace et les étoiles, au côté de la technologie. Kubrick s'affranchissait de la technique, Nolan s'affranchit du problème de la technique. La question du pourquoi étant élucidée, reste à répondre à celle du qui. Qui donc soumet l'humanité à son courroux et la pousse vers la sortie? Qui souffle sur ses nuages et aspire son oxygène? La réponse, évidente, est dans la question : ce n'est ni plus ni moins qu'elle même, coupable de ses erreurs, qui paie la rançon de sa gloire technologique d'antan et de la décadence de sa raison. On en renvient encore et toujours à Rabelais. Ou comment l'Homme, pour réparer ses excès passés, versa dans l'excès inverse plutôt que de traiter sa folie et choisit au fond la forme et au mal ses symptômes. C'est pour ne pas s'être respecter elle-même, et par-dessus tout pour ne pas avoir respecter les préceptes de la main qui la guidait, j'ai nommé la science, que l'humanité s'est retrouvée au pied d'un mur de poussière, son échafaud. Le sacrifice de la raison sur l'autel du dieu science n'était pas celui qu'il fallait. Cette liturgie a comme un goût de cendres. Le mal est profond. Et pourtant, si l'Homme accédait et acceptait enfin le scientifique, l'explorateur, le pionnier et surtout l'homme doué de raison qui sommeillent en lui, tous ses problèmes de pesanteur se dissoudraient comme la brume matinale dans les premiers traits solaires. L'Homme serait alors son propre Dieu dans les mains de Science et de Raison et pénétrerait finalement l'essence même du Surhomme. Voilà qui répond à la question du qui.

Tout cela, en plus de le dire plus ou moins explicitement grâce à ses références et à ses dialogues, Nolan l'exprime implicitement au travers de sa mise en scène. Les trente premières secondes du film sont à ce titre d'une simplicité et d'une intelligence sans équivoques : à mesure que la poussière tombe et recouvre les rangées de livres et la maquette d'une navette posée sur l'étagère de la bibliothèque, apparaissent en filigrane les douze lettres d'Interstellar. La métaphore est claire. Il est révolu le temps où l'homme s'élevait intellectuellement, s'enorgueillissait de ses exploits passés et repoussait toujours plus loin les limites de sa compréhension. Il s'appesantit désormais sur sa faim, sa fin, et regarde la poussière lui obscurcir l'horizon. La scène d'introduction qui suit évoque quant à elle l'aspect biblique du film et donne lieu à une séquence somptueuse, signe d'une maîtrise et d'une maturité de Nolan que je ne lui connaissais pas et que j'étais loin, très loin, de lui suspecter. Cooper, dans un sommeil agité en proie aux réminiscences de son inconscient, rêve du passé. A bord de son « Ranger », il est en passe de déchirer la stratosphère et de déployer ses ailes dans le vide spatial quand une anomalie magnétique non détectée le contraint à s'éjecter. Tout instrument hors-service et avarie consommée, le « Ranger » s'écaille et va se crasher. Myosis. A son réveil l'attendent sa fille, surprise par le fantôme qu'elle pensait déjà être son père, et, par la fenêtre de sa chambre, sa malediction, sa punition : l'immensité verte de ses champs de maïs enclavés dans une vallée bordée de montagnes. Tout y est déjà : Lucifer, le porteur de lumière déchu, la terre sur laquelle il est accablé, et le fantôme, le Surhomme, lui. Mais une nouvelle fois, Nolan prend le contre-pied de ses références, et fait de son ange déchu, non pas un simple rebelle à l'ordre établi mais un insurgé contre le nihilisme passif latent qui endort et creuse lentement la tombe de l'humanité. Une tombe poussiéreuse et fleurie par la moisissure. Il ne le condamne pas mais le glorifie et rejoint alors la Vulgate et intronise définitivement Cooper, l'ingénieur, charpentier du futur, comme le Christ.

Un Christ en quête d'ailes et répondant à l'appel du ciel, n'hésitant pas à détruire un pourcentage de sa récolte et faire manquer une partie des cours de la matinée à ses enfants, pour l'unique plaisir de rêver à nouveau et traquer un drone indien volant à basse altitude. En famille. Pour lui donner un rôle socialement responsable. Comme lui, le pilote de la NASA qu'il était, a du s'y résoudre. C'est au cours de ce raid à travers champs que sera mise en avant pour la première fois la dichotomie entre Tom et Murph, le frère et la sœur. Si l'une est vive, curieuse de tout et profondément réfractaire à la pensée révisionniste et fataliste actuelle, l'autre est au contraire complètement borné et soumis à son environnement obscurantiste et aux ordres qui en émanent. « Tu seras agriculteur comme ton père. » Amen. « Remplace la roue de secours. » Amen. Il faudra en outre y réfléchir à deux fois avant de lui confier le volant avec comme mission de suivre coûte que coûte l'oiseau de fer en perdition : ne recevant pas l'ordre contraire lui intimant de freiner aux abords de la falaise, l'apprenti fermier aurait propulsé tout sa petite famille dans le vide et la mort sans esquisser la moindre tentative d'insubordination, si son père n'avait pas réagi au dernier moment. Tout un pan de la thématique du film est illustrée ici dans la relation fraternelle entre Tom et Murph et renvoie à celle filiale du film de Kubrick qui opposait HAL et Bowman. A l'instar de Tom, plus personne sur Terre n'a la moindre envie, la moindre espérance, le moindre rêve. Une génération de zombie faisant du gardiennage et creusant sa tombe à la force de son indifférence. Là encore la mise en scène de Nolan sert son propos, focalisant toujours l'attention sur Murph, tout en prenant bien soin de garder Tom dans le hors-champ. Elle va même encore plus loin ; elle accable l'Homme au sol et fait littéralement de sa Terre, une prison à ciel ouvert : le ciel en effet, n'est plus depuis longtemps une échappatoire. L'horizon, celui qui les sauvera à la fin du film, est bouché. Lumière naturelle aveuglante et immenses murs de poussières, de champs de maïs et de montagnes alentours, tout cloître l'homme sur son sol et le condamnent à sa médiocrité. La Corn Belt s'égrène et laisse place à un couloir de tempête de poussière qui ravivera les démons steinbeckien. Welcome to the Dust Bowl. Les Joad pensèrent trouver l'eldorado en poussant plus à l'Ouest, vers la Californie. C'est dans l'espace que les Cooper trouveront le leur.

La fin de cette première partie, comme celle de 2001 : L'Odyssée de l'Espace, est elliptique. Mais là où le match cut de Kubrick mettait en perspective le saut technologique de l'humanité dans le temps et l’avènement d'Homo Faber, Nolan nous montre lui l'arrachement d'un père à sa fille et celui d'un homme à son berceau, à sa terre, à sa Terre qu'il ne reverra plus jamais. Encore une fois, Nolan me surprend, tant sur la forme que sur le fond. En faisant s'opposer Cooper à la gravité, celle qui pourtant le sauvera, il l'éloigne définitivement des siens et, s'il reverra la première au seuil de sa mort, la seconde lui restera pour toujours un lointain souvenir. Un bon et un mauvais, poussant inlassablement ses habitants hors de ses frontières, mais tellement beau et parfait.

SMA-1 (Saturne Magnetic Anomaly One)

Il y a maintenant quarante huit ans, une anomalie magnétique appelée "trou de ver" est apparue au fin fond d'Hélios, orbitant Saturne. Il émane d'elle quantités de spectres, d'influences et d'informations venus d'ailleurs, de très loin, des confins de l'univers, hors de portée de l'imagination humaine. Elle courbe l'espace et se confond avec le temps et permet à quiconque la traverse d'accéder aux recoins les plus lointains de l'univers. De l'avis des experts, son avènement n'a rien d'un hasard et le timing de son apparition est trop parfait pour en être le fruit. Non. Elle a été placé là délibérément pour sauver l'humanité de sa proche agonie. Par "ils", pour nous. « Who's they » demandera par deux fois Coop' au vieux professeur Brand, tantôt en se référant à leurs sauveurs, tantôt en se référant à eux-mêmes, peut-on penser. La solution était déjà là. La porte de sortie c'est elle. A partir de là tout ce qui arrivera ne sera plus l’œuvre du sort mais la volonté d'une entité supérieure, d'une dimension insoupçonnée. Dans le plus grand secret, douze missions, regroupées sous l'appellation biblique Lazarus, sont alors montées puis envoyées simultanément au croisement de l'astre annelé et du trou de ver afin d'explorer les potentialités salvatrices de cet autre univers dont l'anomalie serait l'entrée. Des douze, seules trois continueront d'émettre des années après leur départ : Miller, Edmunds et Mann, du nom des trois astronautes qui portèrent si loin l'espoir de l'humanité. Trois émissions synonymes de trois planètes candidates à l'élaboration d'une colonie humaine et donc de sa pérennité. Afin de se rendre compte de la réelle faisabilité d'une telle entreprise sur l'une où l'autre de ces prétendantes et de l'innocuité d'une vie à long terme, une dernière mission de reconnaissance, baptisée Endurance, est envoyée sur les traces des trois premières. A son bord, Cooper et le docteur Brand, la fille du père du programme de colonisation extraterrestre, entre autres scientifiques. Mais si l'unique objet de leur mission est bien de trouver à l'espèce humaine une planète de substitution et d'y perpétuer sa lignée, leur moyen pour y parvenir est en revanche double : ou l'Homme aura percé le secret de la gravité et s'affranchira de son socle terrestre, ou il y disparaîtra, faute de quoi, et ne devra sa pérennité qu'à la diversité génétique de sa semence emportée dans l'espace.

A l'instar de 2001 : L'Odyssée de l'Espace, cette partie n'est qu'une transition entre la première et les deux dernières du film, le trou de ver pouvant alors être comparer au monolithe sélène et Garguantua, l'énorme trou noir, au monolithe orbitant Jupiter (le fantôme étant le premier monolithe, celui qui donna à l'humanité son coup de pouce et l'envoya définitivement dans l'espace). A ce titre, les points communs avec le film de Kubrick, bien qu'ils ne soient qu'anecdotiques, ne manquent pas, qu'il s'agisse de la confidentialité de la mission, de la présentation de la station rotative Endurance (similaire à la Station Spatiale V, et quadrillée, telle le cadran d'un montre, en douze parties), des communications vidéos, ou encore de l'envahissement du vide spatial par une musicalité nouvelle (Le Beau Danube Bleu pour Kubrick, et le grondement du tonnerre, l'écoulement de la pluie et quelques notes de piano jalousement distillées pour Nolan, pas besoin de Strauss quand on a un Zimmer à ce niveau-là). Cette séquence se terminera, comme dans « 2001 », par l'entrée en contact du professeur de l'expédition avec l'anomalie magnétique découverte, la comparaison avec « 2001 » donnant d'ailleurs déjà les clefs du film. Alors que le monolithe sélène a peine effleuré envoie ses informations à son homologue en orbite autour de Jupiter, le contact du docteur Brand, lors de leur traversée du trou sphérique, avec ce qu'elle suppose être la forme d'intelligence ayant placé le trou de ver au voisinage de Saturne, ne veut rien dire d'autre que ce qu'il signifie à travers le prisme de « 2001 » : si elle entre bien en contact avec une forme d'intelligence supérieure, ce n'est ni plus ni moins qu'avec l'homme assis à sa gauche, l'homme en face d'elle, l'Homme du futur, le Surhomme.

« Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c'est nous qui l'avons tué ! Comment nous consoler, nous les meurtriers des meurtriers ? Ce que le monde a possédé jusqu'à présent de plus sacré et de plus puissant a perdu son sang sous notre couteau. — Qui nous lavera de ce sang ? Avec quelle eau pourrions-nous nous purifier ? Quelles expiations, quels jeux sacrés serons-nous forcés d'inventer ? La grandeur de cet acte n'est-elle pas trop grande pour nous ? Ne sommes-nous pas forcés de devenir nous-mêmes des dieux simplement — ne fût-ce que pour paraître dignes d'eux ? »

La métaphore biblique est une fois de plus présente. Que les missions Lazarus soient constituées de douze astronautes partis dans les recoins les plus reculés de l'espace porter l'espoir de l'humanité n'a évidemment rien d'un hasard. Nos douze astronautes sont nos douze fils de Jacob partis fondés les douze tribus d'Israël. Mais ils sont également les douze nouveaux apôtres. Les douze représentants du peuple nouveau tel qu'il sera rassemblé par Dieu à la fin des temps, d'après Mathieu (Matthew), et qui rappellent au Christ, donc à Cooper, sa mission de mener l'Homme et son rassemblement à son accomplissement. Après tout, pourquoi le calendrier de l'humanité nouvelle, celle résidant dans l'espace dans le cylindre O'Neill, et qui n'a jamais connu la Terre que par les récits de ceux qui l'ont quittée, n'aurait pas comme origine du temps, non pas la naissance du Christ, mais la naissance de Cooper, l'homme envoyé sur Terre pour la libérer ? Et si chaque date était suivie de l'inévitable initiale JC, non plus pour Jésus Christ, mais pour Jospeh Cooper ? Et si la bible avait été dictée, comme la théorie de la gravité et de la singularité par Cooper à sa fille, par l'homme du futur, donc, d'après Nietzsche par Dieu, des dieux, nous ? Après tout, la Deuxième Lettre à Timothée (chapitre 3, verset 16) nous dit bien que la Bible fut « inspirée » par Dieu...

Cette partie se clôt comme « 2001 » avec le contact de l'Homme avec l'anomalie magnétique et de l'humanité avec sa prescience. Dans Interstellar, cette conclusion est particulièrement belle, la traversée du trou de ver et de toutes les galaxies séparant la notre de la nouvelle étant ce que j'ai pu voir de plus beau au cinéma depuis longtemps, exception faite de quelques autres plans proposés par Nolan (Endurance fusant devant les anneaux de Saturne, l'amarrage final sur fond de planète glacée ou encore la dérive du reste d'Endurance le long de Garguantua) et de la ressortie de 2001 : L'Odyssée de l'Espace (évidemment). La force d'Interstellar réside dans cette capacité qu'a toujours eu son réalisateur à matérialiser son imaginaire, qu'il ait fait hier dans Inception comme aujourd'hui dans Interstellar, chose pourtant très compliqué quand on s'y essaie modestement en voulant par exemple décrire son rêve à quelqu'un. La forme, les couleurs et les reliefs du trou de ver, sublimés par le choc acoustique de sa traversée sont autant l'entrée de l'équipage de l'Endurance dans une nouvelle région de l'univers que celle du spectateur dans l'esprit du metteur en scène : tout ce qui suivra relèvera des purs fantasmes visuels et narratifs de Nolan. Et c'est très beau un réalisateur qui nous laisse entrer dans ses pensées pour nous montrer ses rêves les plus fous. La générosité de Nolan confère sa splendeur à Interstellar.

Garguantua Mission

Le bulk franchi, l'équipage de la station Endurance atteint une région de l'univers que seuls trois êtres humains ont déjà parcouru avant lui. Immense, vide, noire, pleines d'étoiles et de nébuleuses, elle est dominée par le majestueux trou noir Garguantua qu'elle abrite. Trois humains synonymes de trois destinations, le choix de la première étant laissé aux soins du quatuor de voyageurs interstellaires : qui choisir de la planète du docteur Miller, dont l'orbite autour du trou noir relève plus du numéro d'équilibriste que de la trajectoire purement elliptique et qui soumet ses visiteurs à un dramatique glissement temporel, de la planète du docteur Mann, elle aussi à quelques encablures du monstrueux attracteur, mais qui continue d'émettre des signaux vitaux encourageants, ou de celle du docteur Edmunds, située bien au-delà des deux précédentes, mais qui présente, malgré une interruption de son émission, des caractéristiques physiques et biologiques propices à la vie et donc à l'implantation de l'Homme? Pour une question de proximité et de relevés topographiques faisant part de la présence d'eau et de composés organiques à sa surface, c'est à la seconde que reviendra l'honneur de la première visite. Elle s'avèrera malheureusement une mauvaise option, fatale pour un membre de l'expédition, et de courte durée pour les deux survivants. De courte durée, relativement à l'écoulement temporel autour de la masse céleste gargantuesque, chaque heure passée sur la planète océan équivalant à sept années sur Terre. L'expérience de la relativité sera douloureuse et dramatique : leur voyage éclair sur l'astre pélagique, ballotés par les gigantesques murs d'eau qui balaient régulièrement sa surface, leur coûteront vingt trois années terrestres. En l'espace d'un peu plus de trois heures, les enfants sont devenus des parents, les parents des grand-parents et les grands-parents des vieillards. Scientifiquement vertigineux. Un potentiel dramatique jusqu'ici inexploré qui jette en même temps que deux décennies sur les habitants de la Terre, un énorme coup de vieux aux précédentes odyssées spatiales et autres space-opéras qui s'affranchissaient pas mal du paradigme d'Einstein. Mais vingt trois années se sont également écoulées dans la station Endurance, en orbite au-dessus de la planète, et dans sa réserve de carburant si bien que dans l'hypothèse d'un voyage de retour, il ne resterait plus assez de ressources pour joindre les deux planètes encore restantes. Seule une le pourrait. Parce qu'elle est plus proche et qu'elle émet inlassablement le même message de survie depuis plus d'une décennie, la planète du docteur Mann, le "meilleur d'entre tous, est préférée à celle du docteur Edmunds, qui présentait pourtant les meilleures garanties.

Glacée, brumeuse, ammoniaquée, monotone, la planète du docteur Mann a pour tous des airs de Tartare. D'après l’intéressé, littéralement ramené à la vie par les survivants de l'expédition Endurance tel Lazare, sa surface recèle pourtant de trésors incommensurables, propices à la vie et donc à l'établissement d'une colonie humaine. Malheureusement la réalité est toute autre et les motivations de l'éminent scientifique bien moins nobles qu'elles n'y paraissent malgré un fond par forcément condamnable sur le plan humain. Car tout érudit et conscient des enjeux qu'il était, l'homme derrière le titre avait peur. Peur du vide, peur de la mort. Aussi simplement que cela, le docteur pressa un bouton et envoya, sous l'allure d'un message de bienvenue, un déchirant cri de détresse dériver dans l'espace pendant plus de dix ans. Nul autre n'ayant été éprouvé autant que lui, confie-t-il, sa légitimité à avoir craquer au seuil de la mort, s'il reconnaît qu'elle relève d'une certaine forme de lâcheté éthique vis-à-vis de ses onze collègues partis comme lui s'exiler dans l'inconnu, n'en demeure pas moins compréhensible. Et son instinct de survie exacerbé, doublée d'une volonté de fer de terminer coûte que coûte cette mission, un fait bien établi pour Cooper, au bord de l'asphyxie. Après tout, les Titans et Sisyphe ne tentèrent-ils pas eux aussi de s'échapper des profondeurs du Tartare où ils furent précipités ? Car ce Lazare là n'est pas de Béthanie, mais plutôt de Perfidie. Pire, sa trahison est plus de l'ordre d'un Judas quand il renverse, comme Ixion (un autre pensionnaire du Tartare) son beau-père dans une fausse ardente, Cooper dans le vide glacial. Encore une fois, Interstellar renvoie à la Vulgate mais utilise cette fois-ci non plus la doublette Jésus-Lucifer, mais la paire Jésus-Prométhée, ce dernier ayant également aidé les dieux de l'Olympe à défaire les Dieux Primordiaux lors de la triomphale titanomachie, dont Nolan nous rejoue ici la partition. L'analogie entre Mann et Ixion peut-être poussée plus loin encore quand on sait que la punition du second fut d'être fixé au sommet d'une roue enflammée tournant éternellement dans le ciel du Tartare et que la mort du premier survint en orbite autour de sa planète, assimilable au Tartare donc, lors de l'explosion de la station rotative Endurance.

Une roue ardente et tournoyante qui renvoie forcément à Nietzsche et à son éternel retour, et donc à la lutte entre le nihilisme passif et la volonté de puissance, le trépied du Surhomme, qui est à l’œuvre non seulement sur la planète tartaresque du docteur Mann, entre ce dernier et Cooper, mais également sur Terre, où s'affronte enfin les personnages du frère et de la sœur. Une joute qui n'est évidemment pas sans rappeler celle que se livra en 1968 l'ordinateur omnipotent HAL et le dernier être humain encore en vie, le Dr. David Bowman, et que met donc en scène Nolan via un astucieux montage en parallèle, chaque événement survenant sur une planète répondant à celui survenant sur l'autre : ainsi, la poussette « ixionique » de Mann à Coop' répondra à l'entrée en scène de Tom chez lui, alors que Murph fait ausculter sa famille, la lente asphyxie et l'instinct de survie du père répondront respectivement à l'échec et à la pugnacité de la fille, et enfin, l'incendie volontaire provoqué par Murphy répondra au sauvetage in extremis de Cooper par Brand. Un combat nietzschéen avec dans le coin gauche Cooper, sa fille Murphy et le Dr. David Bowman et dans le coin droit, le Dr. Mann, Tom et le super-ordinateur HAL. Trois duels différents, trois lieux différents, trois époques différentes, mais toujours à la fin, le triomphe du Surhomme.

Garguantua and Beyond the Horizon

La fin de « 2001 », qui fit entrer encore un peu plus le film dans l'histoire du cinéma et dans l'imaginaire collectif, voyait le futur Surhomme quitter enfin son vaisseau spatial, Discovery One, et plonger vers le dernier Monolithe pour entrer en contact avec sa prescience, sa substance, dans une ultime expiration, un dernier sentiment océanique, avant de renaître, conformément à l'éternel retour, sous la forme d'un fœtus astral. Ce contact avec le dernier échelon du savoir et cette accession au rang suprême de Surhomme, la fin d'Interstellar la propose également au terme d'une séquence des plus spectaculaires voyant Cooper s'arracher à l'attraction de la planète du Dr. Mann, et donc au nihilisme passif, avant de se livrer corps et âme à celle irrésistible du massif trou noir Garguantua, symbolisant alors la volonté de puissance. Un voyage par-delà l'horizon des événements, cette limite invisible et indicible en deçà de laquelle rien ne peut s'extirper de l'influence de l'astre, pas même la lumière, et à la surface de laquelle le passé ne serait qu'une conséquence du présent. Une région dans laquelle un observateur donné à une époque donnée pourrait influencer le futur, et que Nolan matérialise sous la forme d'un tesseract labyrinthique donnant à Cooper un accès illimité au temps par le biais de la gravité. Une vision kaléidoscopique aussi mystérieuse que le slit-scan de « 2001 » qui érige l'espace comme un château de verre et le trou noir comme la cathédrale de la vie et le mausolée du temps. Quand Kubrick offrait à son héros la vision de sa propre mort et de sa renaissance dans un appartement écarlate au style géorgien flamboyant, Nolan offre au sien le futur de l'humanité à travers les rayonnages de la bibliothèque de la chambre d'une fillette de 10 ans. Toute la dichotomie des deux films s'incarnent dans cet acte final avec d'un côté la pensée et la raison et de l'autre le cœur et la passion.

"Il n’y aura pas de porte. Tu y es
Et le château embrasse l’univers
Il ne contient ni avers ni revers
Ni mur extérieur ni centre secret.
N’attends pas de la rigueur du chemin
Qui, obstiné, bifurque dans un autre,
Qui, obstiné, bifurque dans un autre,
Qu’il ait de fin.
N’attends rien."

Et comme Zarathoustra descendant de la montagne, vient parler aux hommes, Cooper, tel l'homme du futur capable de voyager dans le passé et le futur comme un pèlerin descendrait ou monterait une montagne, vient parler à l'homme du passé et donner naissance à l'homme du futur. La passerelle c'est lui. Lui et TARS. L'automate bienveillant et farceur, sauveur de l'humanité, qui ira pêcher la perle au cœur des ténèbres pour la confier à Cooper avant qu'il ne la donne à son tour à sa fille, par le biais du morse, de la gravité, de l'amour. Là où la technologie freinait l'Homme dans 2001 : L'Odyssée de l'Espace, elle le propulse littéralement dans l'avenir dans Interstellar : le Surhomme Nietzschéen de Kubrick était biologique et avait l'aspect d'un fœtus astral, celui de Nolan prend la forme d'une équation et le nom de science. Chronos sauvant ses enfants.

Là encore le son de cloche biblique est retentissant et l'Ancien Testament à l’œuvre. Si la planète du docteur Miller et les vagues successives qui la parcourent peuvent en effet être interprétées comme le passage de la mer Rouge et la séparation de ses eaux, l'acte final d'Interstellar renvoie assurément aux dernières paraboles de l'Exode, l'incendie provoqué par Murph rappelant l'épisode du Buisson ardent sur le mont Horeb, bien qu'aucune manifestation divine n'y ait lieu, et la révélation finale dans le trou noir, celle des Dix Commandements sur le mont Sinaï. Deux théophanies scientifiques annonciatrices de l’avènement de l'homme comme surhomme et comme dieu et de la science comme main divine. Car si la bible fut « inspirée » par Dieu, comme le dit Paul de Tarse à son disciple Timothée dans sa deuxième épître, le Décalogue fut lui « véritablement » gravé dans la pierre par Moïse, sous la dictée même de Dieu. Ce dernier s'apparentant ici au surhomme, donc à Cooper, c'est bien par la science, qu'il dicte sa parole aux hommes.
Le Nouveau Testament, enfin, à travers la Résurrection, est également à l’œuvre lors d'une scène finale déchirante, émouvante et poignante célébrant la réunion du père et de la fille, du fils et du Saint Esprit, au terme d'une séparation de près d'un siècle. Mais si la séparation des deux êtres et des deux consciences fut marquée dans le temps et l'espace, un indicible filin, un invisible mais pourtant palpable lien les a toujours maintenu connecté l'un à l'autre, ensemble. A travers la gravité, qui les sauva avec le reste de l'humanité, à travers l'amour, qui en maintint un en vie et une dans la lumière, à travers la promesse qu'un père fit à sa fille de dix ans de rentrer et de la retrouver, Cooper et Murphy, dans leur mission divine, ne faisaient qu'un. Depuis leur dispute dans une chambre de fillette, le jour du départ du premier et de la grande séparation, à leur réunion dans une chambre d'hôpital, rien à changé, sinon le temps, les traits et les visages. L'ultime expiration qui sortit de ses poumons, la dernière vision d'immortalité, à travers son propre vieillissement, sa propre mort, puis sa renaissance, le dernier sentiment océanique que vécut le Dr. Bowman dans 2001, est symbolisé dans Interstellar, par les retrouvailles filiales d'un père divin aux portes de l'existence et d'une fille messagère au crépuscule de sa vie. Une dernière communion aux allures de prière et de derniers sacrements qui sera aussi bouleversante et intense que brève et solennelle. Car si Cooper, le Surhomme, l'envoyé de dieu, de l'Homme, était bien un Christ, l'humanité désormais ressuscitée était bien une Lazare. Alors, sa mission sacrée maintenant terminée, il peut enfin y aller, partir, rejoindre celle qui depuis le début savait, et qui fragile espère le revoir un jour, et l'attend seul, dans leur nouveau foyer, pour peut-être, à nouveau, être réunis. Comme Adam. Comme Eve. Avec la bénédiction de l'amour, son moteur, qui toujours l'emmène, le guide et l'attire. De la gravité, qui dans un ultime murmure lui souffle à l'oreille qu'un parent devant être le fantôme de l'avenir de ses enfants, le souvenir de ses beaux jours, ne doit pas assister à son trépas mais partir et exister. Que l'amour, par-delà les dimensions, jusque dans la mort, pour toujours les réunira. Ten, Nine, Eight, Seven, Six, Five, Four, Three, Two, One, Lift off. Le voyage interstellaire peut commencer.

« A présent nous ne savons même plus si c’est un labyrinthe qui nous entoure, un secret cosmos ou un chaos hasardeux. La beauté de notre devoir est d’imaginer qu’il y a un labyrinthe et un fil. Nous ne trouverons jamais le fil ; peut-être le trouvons-nous et le perdons-nous dans un acte de foi, dans une cadence, dans le rêve, dans les mots que l’on nomme philosophie ou dans le pur et simple bonheur. »

Je ne saurais dire ce qui une première fois me rebuta et qui, dès la deuxième, m’extasia. Peut-être la force colossale d'un film qui, telle une vague, ne m'avait pas emporté au départ, ayant moi-même pris soin de ne pas l'être, et qui dès la seconde, toute garde abaissée, me submergea violemment. Peut-être également la vision de Christopher Nolan, un réalisateur pour lequel je n'avais jusqu'à alors qu'une parfaite indifférence, accomplir l'exploit de signer en l'espace de trois heures, un des films les plus forts, les plus grands, les plus riches et les plus aboutis de ces dernières années. La perspective aussi de voir éclore un cinéaste, avec toute ses perfections et ses imperfections, ses forces et ses faiblesses, ses hautes préoccupations et ses démons, et le regarder s'élever au rang de ceux, en surtout de celui, qui depuis toujours l'obstine, le fascine et l'inspire : Stanley Kubrick. N'en déplaise à certains, et je ne me répèterais pas, les similitudes entre les deux films sont si fortes que leur divergences mêmes n'en sont que le fruit. Si la destination est au final la même, l’avènement d'un nouvel ordre et d'un nouvel homme, l'homme du futur, le Surhomme, le Dieu de sa propre existence et de sa destinée, le point de départ et le chemin tracé sont eux aux antipodes l'un de l'autre. Finalement, Interstellar et 2001 : L'Odyssée de l'Espace sont si proches et si différents à la fois qu'on serait tenté de dire qu'ils sont l'image l'un de l'autre dans un miroir. Une chiralité, une symétrie axiale quasi-parfaite. La main gauche et la main droite d'un même génial et grand cinéma aux lettres de poussières d'étoiles. Le choc de la surprise, donc, doit y être pour beaucoup, c'est certain, non pas que je ne reconnaissais en lui le réalisateur pétri de talent qu'il est, mais plutôt qu'il ne m'avait jusqu'ici jamais vraiment fait rêver au-delà d'une séance, mais cela n'explique pas tout. Il y a autre chose. Le souvenir sans doute de ce sentiment que je pensais perdu pour toujours, enfoui quelque part au fond de moi, et que seuls quelques rares et immenses films comme Titanic, Autant en emporte le vent ou 2001 : L'Odyssée de l'Espace parvenaient parfois à me faire me remémorer, comme les fantômes d'un émerveillement passé. Celui qui m'accompagna par exemple deux fois en ce début d'année 1998 dans les salles de cinéma, découvrir l'épopée totale de Cameron et l'immortalité et l'intemporalité de l'amour qui unissait Jack et Rose. Celui encore qui m'envahit dans mon enfance lorsque je découvris Autant en emporte le vent et la force de l'attachement de Scarlett pour sa terre du Sud, Tara. Et celui, enfin, qui continue toujours de bercer mon esprit chaque fois que retentit le Zarathoustra de Strauss et que l'explosion du génie de Kubrick m'emporte dans les ténèbres de son odyssée spatiale et de mon subconscient, réveillant en moi la plus primaire des peurs : celle du vide. Si je parle de ces films, figurant tous trois aux premières places de mon top 10, ce n'est pas par hasard mais parce que je considère Interstellar comme la somme de leur tout, de leur essence, de leur substance. Une forme de cinéma généreux et total devenu bien trop rare de nos jours, et que Nolan avait contribué à tuer, et que ne pratiquait quasiment plus que des cinéastes comme Terrence Malick, Peter Jackson ou James Cameron. Un cinéma dévastateur des sens et des émotions, corrigeant le cynisme de la réalité ambiante, et emmenant le spectateur par-delà les capacités de son imaginaire. Une vision enfin de l'homme dans sa dimension divine. Une vision ethnocentrique de l'univers et de l'existence dans laquelle Nolan prend ses distances avec ses prestigieux aïeuls, préférant au naturalisme de Mallick, le vide de l'espace, à la gravité et à la pesanteur du cœur de Cameron, la force et la puissance de détachement de l'esprit, et au mysticisme fascinant et déroutant de Kubrick, la profondeur du cœur humain. Interstellar c'est tout ça à la fois, la somme du grand cinéma d'antan, ralliant le cœur et l'esprit, l'amour et la science. Interstellar c'est une ode à l'amour, une odyssée de l'espèce. Interstellar c'est gargantuesque.

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