Voyage au bout de la solitude.

Avis sur Into the Wild

Avatar Baptiste Camoin
Critique publiée par le

L'erreur souvent commise lorsqu'on s'attaque à "Into The Wild", est, non seulement de considérer qu'on ne peut pas aimer l'histoire si l'on n'aime pas son héros (Norman Bates ne provoque aucune empathie en moi, pourtant "Psycho" ressemble bien au meilleur film d'Hitchcock), mais surtout de penser que Sean Penn a réalisé le "film d'une vie", de la vie d'un homme.

Or c'est l'exact inverse. Into The Wild est le film d'une crise, une crise existentielle, et à la manière des grands cinéastes qui cristallisent les inquiétudes d'une époque (John Ford, "Grapes Of Wrath"), c'est l'étape de la vie d'un homme. Nous traversons tous des crises, mais elles s'incarnent différemment selon la personnalité de chacun. Il semble dès lors évident qu'une personnalité hors normes ne pouvait mener qu'à un destin hors normes. Je dis "crise" car pour ceux qui connaissent bien la réalité factuelle, il est établi que McCandless se destinait à retourner à la civilisation, et d'après les derniers mots de son journal, plus magnanime, plus mesuré, plus sage peut-être (enfin sage surtout).

Quel est le problème alors? Délit de faciès? Oui, Sean Penn est un bon vieux gaucho humaniste pacifiste féministe et tout le toutim, donc son film est forcément orienté politiquement pour dénoncer cette société dégueulasse, et pour cela il bricole un héros romantique idéaliste gendre idéal rebelle sans cause destiné à faire mouiller les bobos. Je pense que la réalité un brin moins simpliste. D'autant que quand on adapte une histoire véridique il est difficile de modifier sciemment la réalité pour amener l'histoire vers où on souhaite l'emmener. Sean Penn fait rarement cet écueil par respect et pas admiration de McCandless. L'admiration béate ne l'aurait jamais montré dans des moments de doute ou de faiblesse.

Mais "Into The Wild" représente bien cette mode qui veut que dès qu'un film un peu indé un peu populaire, bref un peu hors des sentiers battus, rencontre un succès, il déclenche une vague de haters dont le discours reste peu ou prou le même : "c'est bon, le gars a lu trois lignes de Tolstoï ne se sent plus pisser et décide de partir dans la Nature sans avoir compris que nous sommes tous des gros consommateurs qui ne pouvons pas tenir sans McDo". A mort l’ambiguïté culturelle, le monde est noir ou blanc mes amis!

Mais certains poussent les choses encore plus loin, et j'ai rarement entendu un tel sophisme, lorsqu'on considère que McCandless est le pire des consommateurs puisqu'il consomme avec frénésie des expériences de vie : c'est pire que la mauvaise foi, c'est de la malhonnêteté intellectuelle. L'expérience ne se consomme pas puisqu'elle n'est pas matérielle.

De même, comment affirmer que Penn célèbre ou glorifie la vie d'ascète de son héros alors que le film montre clairement que ce dernier a trouvé ses moments les plus heureux en compagnie des hommes, des marginaux et des vagabonds qu'il a croisé sur la route, un monde dont il est étranger mais dans lequel il se fond parfaitement? "Into The Wild" est l'histoire d'une migration sociale, d'un jeune homme qui s'est rangé d'un côté de la société auquel il n'appartient pas, mais qu'il a adopté (Dance With Wolves? Little Big Man?). Un homme dont le seul crime est d'avoir voulu vivre une vie différente, pour un temps, pour se retrouver (ou se trouver) mais la société, telle une expiation réservée aux seuls moutons noirs, a décidé de ne pas le réintégrer.

"Into The Wild", du fait de sa véracité, incarne de manière implacable un paradoxe glacial : l'histoire d'un homme qui, finalement, ne pouvait vivre ni dans la société, ni dans la nature.

Et vous, avez-vous apprécié la critique ?
Critique lue 408 fois
3 apprécient · 1 n'apprécie pas

Baptiste Camoin a ajouté ce film à 2 listes Into the Wild

Autres actions de Baptiste Camoin Into the Wild