Votre mort est son métier

Avis sur L'Incinérateur de cadavres

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C'est sur l'image d'une panthère que s'ouvre le film, avant que nous découvrions M. Kopfrkingl et sa petite famille-modèle. Une entrée en matière plutôt surprenante mais qui illustre magnifiquement ce que sera la teneur du propos : le prédateur se cache en chacun de nous, même dans l'être le plus banal et le plus ordinaire. Le reste de la séquence finit par nous déstabiliser totalement en induisant un thème qui n'était pas forcément attendu, celui de la Shoah, donnant au destin de ce criminel en puissance une dimension éminemment symbolique.

Film étonnant, "cultissime", fin et pertinent, The Cremator est avant tout une œuvre inclassable ! On nous le présente bien souvent comme étant une comédie noire ou un film d'horreur, et pourtant il serait terriblement réducteur de vouloir l'enfermer dans un genre ou dans un autre. Si on ne rit pas, on frémit bien souvent et c'est surtout en voyant se propager ce mal insidieux à l'écran, cette folie destructrice qui transforme un monsieur Tout-le-monde en monstre de sang-froid. Dans la Tchécoslovaquie de 1968, qui vient d'être reprise en main par le grand frère russe, le film ne restera que trois jours en salle, pourtant il n'a rien du pamphlet politique...

Ce qui intéresse avant tout Juraj Herz, bien épaulé par Ladislav Fuks, coscénariste et auteur du roman d'origine, c'est de nous montrer l'émergence d'un fascisme ordinaire, conduisant le citoyen lambda à collaborer avec les nazis dans leur entreprise de mort. On pense immédiatement au Conformiste de Bertolucci dans lequel le personnage interprété par Trintignant va se fondre dans ce qui est la norme, le fascisme, afin d'échapper à ses propres tourments. Ici le principe est similaire puisque le personnage principal ne va adhérer au nazisme que par conformisme, en espérant ainsi mettre en pratique une philosophie de vie un peu particulière, car profondément morbide, qu'il pense être profondément bienfaitrice.

Le premier des atouts de The Cremator est son scénario, pervers et délicieusement diabolique. Pour justifier la folie grandissante de son personnage principal, Herz va nous le montrer tout d'abord comme un homme plein de bonté, persuadé d’œuvrer dans l'intérêt d'autrui. Petit bourgeois sans histoire, qui partage son temps entre sa famille et ses sorties périodiques au bordel du coin, Kopfrkingl ne se distingue de la masse que par son métier : incinérateur de cadavre. Son intérêt pour la mort, pour le moins extravagant, le pousse à adhérer au bouddhisme – valorisant ainsi son travail qui accélère la décomposition des corps et facilite, par la même occasion, la libération de l'âme- et à s’intéresser fortement à ces êtres charitables que sont les tueurs en série. Finalement, c'est en toute logique qu'il adhère au nazisme, légitimant un peu plus sa folie morbide : combattre une race impure, cela revient à libérer des âmes injustement prisonnières d'une "indélicate enveloppe charnelle", tuer relève ainsi d'un acte d'amour ! Son crématorium devenant la porte d'entrée vers un au-delà forcément meilleur.

Mais outre ses qualités d'écriture, ce qui fascine dans The Cremator, c'est la composition en tout point remarquable de Rudolf Hrušínský : occupant pratiquement tous les plans, étant à l'origine de la plupart des dialogues, il porte le film sur ses épaules et compose avec force un personnage digne de la Famille Adams. Que ce soit à travers son attitude, son regard ou son phrasé unique, il incarne magistralement cette improbable union entre la douceur et l'horreur, la bonté et la perfidie. Il faut le voir se délecter devant ces automates reconstituant des crimes ou encore caresser délicatement la nuque de celui qui s'avance vers son crématorium, pour être saisie d'effroi. Impressionnant !

La vision d'horreur qui se dégage du film, qui va de pair avec le basculement du personnage principal vers la folie, est magnifiquement porté par une mise en scène des plus audacieuses. Herz, bien aidé par son chef op' Stanislav Milota, exalte une image proche de l'expressionnisme, avec un N&B oppressant. L'utilisation, un peu trop systématique il est vrai, d'angle de vue étrange et de gros plans renforce la monstruosité de notre aimable incinérateur. Mais ce qui trouble le plus, ce sont les effets du montage qui nous font passer, dans un même mouvement, d'une séquence à une autre sans que nous nous en apercevions. En un clin d’œil, décor et protagonistes changent, sans effet de coupe entre les scènes, perturbant ainsi notre approche du réel.

Même s'il a quelque peu vieilli, The Cremator reste un film à voir au moins pour sa représentation du monstre qui se croit au service de l'humanité. Car au fond, que les crimes les plus abjects puissent d'écouler des meilleures intentions du monde, est une réflexion qui reste toujours d'actualité.

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