« Et sa sueur devint comme des grumeaux de sang »

Avis sur La Chasse

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Je n’avais pas spécialement envie d’écrire une critique à propos du dernier Vinterberg, mais la condescendance imbécile de certains canards (les Cahiers du cinéma, Première et leurs adolescents jeux de mots scatophiles mal dissimulés sous la pompe des formules) m’a donné envie de défendre un peu ce film.

Les trente premières minutes ont de quoi faire soupirer. A moins de découvrir ce film par pur hasard et sans en avoir lu la moindre ligne de synopsis, elles sont difficiles à apprécier car elles ne peuvent être lues que dans l’appréhension de ce qui va se passer ensuite. On attend l’accusation en pédophilie, on attend le renversement des relations, et toute la bonne humeur et l’espoir déployés pendant cette exposition ne sont que la grossière et pathétique anticipation des retournements et drames à venir.

Pourtant, une fois la tourmente déclenchée, La chasse prend en intérêt. Le film de Vinterberg n’est ni un survival comme on peut l’imaginer au titre, ni un film de tiède retenue sur les enchainements malheureux. C’est un film qui tire sa puissance du sentiment de vérité, de réalité qui s’en dégage, et donc de l’empathie qu’il est possible de développer avec absolument tous les personnages.

Le personnage de Mad Mikkelsen (Lucas) a pu en agacer certains car on peut facilement le résumer à la figure de l’innocent agneau torturé par des rednecks inconscients. Or, le personnage est autrement plus intéressant que cela : c’est le bouc émissaire ultime, le martyr Chrétien par excellence, celui qui, dans les pas du Christ, subit les outrages sans chercher à se défendre, ni verbalement, ni physiquement. Au-delà de cela, c’est un personnage morbide, qui retourne vers la communauté qui l’a rejeté comme on va vers la mort. C’est un personnage qui ne cède jamais à la peur du qu’en-dira-t-on, prenant le risque d’attirer sur lui la violence collective (quand il porte la fillette en fin de film). Une candeur suicidaire qui a été souvent vue comme de l’angélisme béat.

La chasse est sur le fil : jamais d’explications, de didactisme, toujours cette force du doute, de l’incertitude. Il est facile pour le spectateur de mépriser la violence villageoise car nous sommes omniscients : nous savons tout, il nous est impossible de douter de l’innocence de Lucas. Mais la Chasse met intelligemment en scène la réalité des interactions et la cruauté de l’incertitude : il est absolument impossible de connaitre la vérité, une fois l’affabulation proférée : l’imagination s’emballe et les reculs de la fillette sont perçus comme des remords et de la pitié.

La chasse décrit remarquablement bien les interprétations collectives, l’imaginaire commun, la rumeur, sans la montrer avec outrance. Pris d’une terreur panique à l’idée de l’agression pédophile, les adultes scrutent le visage des enfants et placent des mots dans leur bouche, sans se rendre compte de l’influence créatrice qu’ils peuvent avoir sur leurs esprits.

Le film de Vinterberg est un récit perpétuellement sous tension qui ne propose aucune véritable explosion, et c’est bien là sa suprême violence : pas de final à la Straw dogs, pas de grande orgie de sang : toujours cette violence sourde, contenue, camouflée et refoulée. Et surtout cette peur de la mort et du lynchage qui nous tient, nous spectateurs, en empathie avec Lucas. Cette subtile violence est bien illustrée dans le faux happy end du film, des plus intelligents, où toute la violence sourde de la communauté s’exprime sous les masques de l’hypocrisie et de l’apparente réinsertion. Vinterberg compose alors quelques séquences magnifiques, où il capte les regards fuyants d’individus toujours soupçonneux, et la prise de conscience de Lucas.

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