Le Squale du Mal

Avis sur La Dame de Shanghai

Avatar Heisenberg
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C'est toujours étonnant d'observer le cynisme résolument — on pourrait presque avancer un "éternellement" — moderne de Welles. Difficile aujourd'hui d'en trouver de pareils, si bien pensés et développés, qui ne cherchent pas à s'approprier le label "film-noir" et travaillent pour que cette reconnaissance vienne d'elle-même. La métaphore du requin, filée tout le film durant, est remarquable. Écrit en trois chapitres, ce crescendo tragique est d'autant plus renversant qu'il peut se lire à la fois comme une fracture sociale, une histoire d'amour ou un polar au premier degré, mais le symbolisme qui officie les recoupe tous.

Si le polar s'apprécie pour ce qu'il est, une histoire tordue et bien ficelée quoiqu'un peu bavarde et explicative par moment, il ne devient génial que parce que cette lecture croise celle de l'histoire d'amour — l'axe de la fracture sociale, très commenté à en lire les critiques, et pour moi secondaire, du moins mis au second plan par Welles. A partir de là, tout s'embrase, le film ne peut a priori plus se résumer au complot qui semble en être le coeur, or, et le conte-pied est fulgurant, c'est le Coeur qui densifie le complot.

L'aquarium paisible devient une mer agitée. On ne peut plus la contempler du bateau, au sec, commenter les bestialités qui y occurrent mais on y est plongé, et l'entaille insignifiante attire la foule d’assoiffés de sang, assoiffés de Mal (tiens, tiens). La pluralité quasi-schizophrénique des psychologies qui se côtoient et s'affrontent dans La Dame de Shanghai, toute cette réflexion sur le dédoublement de personnalité qui touche tout autant à l'homme qui complote qu'à celui qui aime est soulevée par une mise en abyme des plus théâtrales : le labyrinthe des miroirs où tout prend fin.

Une fois que le miroir se brise, l'acteur est face à lui-même, qu'advient-il alors de celui qui ne peut plus exister par les personnages qu'il a toute sa vie façonné ? La Dame de Shanghai ne meurt pas par le plomb, elle meurt de devoir, pour une fois, être elle-même, vivre dans la peau qu'elle n'a jamais habité, qu'elle a toujours vu comme extérieure — comme dans un miroir. Mais est-ce qu'une même glace renvoie à tous le même reflet d'une même image ? Rien n'est moins sûr.

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