The Master, et c'est l'apanage des grands films tels que je les perçois, cache derrière sa perfection esthétique, sa classe et sa mise en scène d'une précision horlogère, des tournures narratives un peu moins orthodoxes, pas moins mathématiques ou moins bien ficelées — ce serait même l'inverse si le film n'avait pas une forme aussi exquise — mais dont la lecture est moins aisée que ces grands élans visuels et musicaux, qui eux, raviront tout le monde.

Le contre-pied d'Anderson est de ne pas expliquer, comme il est coutume dans les films narrant l'adhésion à une secte, une religion, ou toute entité spirituelle plus ou moins instituée, les raisons qui peuvent pousser un homme s'enrôler, elles sont admises dès le début : l'alcoolisme, le vide de l'existence suscité par un traumatisme guerrier — le premier découlant sans doute du second — font de Freddie Quell la proie idéale. Narrer les étapes vers la soumission n'est non seulement pas le projet du film mais c'est justement capter les modifications des rapports de force qui devient l'enjeu : tout est là, jusque dans le titre, The Master. Un relation de dominé(s) à dominant a priori inébranlable, du moins en interne — les "fidèles" étant complètement subjugués par le guide spirituel qu'incarne avec force Seymour Hoffman — qui va petit à petit, sans qu'on y prenne garde s'effriter et s'inverser non pas à cause des menaces externes (opposants à la secte, etc.) mais en son sein même et par le biais de l'axe qui avait fait décoller le prestige du Master : sa relation, sa communion avec Freddie dans laquelle il trouvait des moyens d'expression de sa profession comme avec nul autre. The Master, c'est Freddie Quell !

Selon moi, PTA est bien meilleur dans ses deux derniers films (There will be blood et celui-ci, donc) que lorsqu'il nous faisait du Tarantino sauce lolipop (Boogie Nights, Punch Drunk Love). Sans être mauvais, loin de l'être même, il filmait un humour qui ne semblait pas lui appartenir (j'ai déjà parlé de Tarantino, mais on pourrait invoquer des personnalités aussi éloignées que les Coen ou Jacques Tati) et force est de constater qu'avec l’âpreté et le souffle chaotique des deux dernières pièces, son talent de metteur en scène s'en trouve grandi. Ce que j'admire à titre personnel, c'est cette manière toute en finesse, dans les inter-lignes, de tisser un portrait ambigu, dense et torturé de ces personnages (Freddie Quell, Daniel Plainview dans TWBB), un portrait qui ne s'écarte jamais de l'ambition visuelle contemplative mais qui vient lui donner une tournure nouvelle, une profondeur insoupçonnée derrière les abords classiques de la mise en scène. Masterclass.

Vous noterez que je n'ai pas parlé de Joaquin Phoenix, mais en est-ce encore utile de préciser que c'est le meilleur acteur de sa génération ?
Heisenberg
9
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Le 5 décembre 2012

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