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Avis sur Le Bon, la Brute et le Truand

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Critique publiée par le

Je ne déteste pas les westerns en général et encore moins Leone en particulier, cette note peut donc surprendre ; elle s'explique par deux raisons qui, prises indépendamment, ne prêteraient pas à conséquence, mais mises ensembles forment un cocktail redoutable.

La première est une thèse que j'ai formulée, qui dit qu'en gros, "le Bon, la brute et le truand" a servi de brouillon à "Il était une fois dans l'ouest", en particulier dans la nature et la dynamique des trois personnages principaux.

La deuxième raison, c'est que j'ai vu "Il était une fois dans l'ouest" avant "le Bon, la brute et le truand".

Dans cet ordre là, difficile de trouver le moindre élément de comparaison favorable en faveur du Bon…

Comment peut-on préférer les tons ternes et poussiéreux de cette photographie dégueulasse, à peine digne d'un film de série B, quand "Il était une fois dans l'ouest" est un des plus beaux films en couleurs des années 60 ?

Comment peut-on supporter et même aduler cette bande musicale à base de braillements de castrats, alors qu'Ennio Morricone a signé avec "Il était une fois dans l'Ouest" la meilleure bande originale de toute sa carrière, toute entière construire autour de cet harmonica mystérieux qui est à la fois dans le film et hors de lui — vous connaissez beaucoup d'autres films (hors comédies musicales) où les premières notes de musique jouées sont *en même temps* diégétiques et extradiégétiques (mini-jeu : regardez la définition de ces mots sur wikipédia et essayez de compter combien de films dans votre top 10 incluent de la musique diégétique) ?

Comment peut-on aimer ce scénario bancal et approximatif, qui met une bonne heure à trouver où il veut aller, et n'avance qu'à coup d'accidents et de coïncidences improbables, quand "Il était une fois dans l'Ouest" nous offre cette histoire complexe où tous les personnages, tous les éléments du récit et du film, jusqu'à son thème musical, sont parfaitement intégrés dès le début ?

Comment peut-on prendre au sérieux cette façon de raconter une histoire qui se sabote elle-même par d'incessants pieds-de-nez et gags faciles — jusque dans la scène finale ! —, qui empêche volontairement toute émotion et tout enjeu de naître, quand "Il était une fois dans l'ouest" nous offre de multiples scènes d'une rare intensité dramatique, dont la majorité des réalisateurs contemporains ne peuvent que rêver ?

Et surtout, comment peut-on s'intéresser à ces silhouettes en carton censées faire office de personnages, ces protagonistes caricaturaux sans substance, sans passé et sans avenir, qui n'existent que le temps du film ? Comment éprouver la moindre sympathie pour le personnage d'Eastwood quand il est au final aussi mesquin, aussi vénal et aussi tordu que les deux autres (le film aurait dû s'appeler "les Brutes"), et qu'il n'a plus rien de la rude noblesse ni de la dignité qu'on trouvait dans ses précédents rôles et qu'on retrouve ensuite heureusement dans le personnage de Charles Bronson ? Comment peut-on s'imaginer ne serait-ce qu'une seconde que Lee Van Cleef puisse rivaliser avec Henry Fonda dans ce rôle de psychopathe sans aucun relief, lui dont l'intérêt dans "Pour quelques dollars de plus" était justement de fournir une contrepartie plus humaine, plus concrète et plus ancrée dans le scénario face au personnage fantomatique d'Eastwood ? Comment peut-on trouver le personnage d'Eli Wallach autrement qu'insupportable dans son oscillation épileptique, sans nuance ni transition (et jamais sans la moindre once de dignité), entre la vantardise démesurée et la lâcheté la plus basse, comment pardonner ces clowneries à Leone quand il a ensuite montré qu'il était tout à fait capable de rendre sympathique ce genre de personnage de brigand crade et un peu vaurien, entre autres avec Jason Robards dans "Il était une fois dans l'ouest", mais encore plus avec Rod Steiger dans "Il était une fois la révolution" ? Oublions même les seconds rôles aux abonnés absents, la note est déjà assez salée comme ça.

Il y a une anecdote assez connue qui résume bien les choses : à l'origine, les trois bandits qui apparaissent dans la première scène d'"Il était une fois dans l'Ouest", c'était Eastwood, Van Cleef and Wallach qui devaient les jouer ; en d'autres termes, Leone voulait que le bon, la brute et le truand débarquent dans "Il était une fois dans l'ouest" uniquement pour que Charles Bronson puisse les tuer tous les trois, 10 minutes après le début du film.

Voilà, j'ai réparé une des plus grandes injustices du cinéma, je vous expliqué pourquoi "le Bon, la brute et le truand" est le film le plus surestimé de Leone. La prochaine fois*, je vous expliquerai pourquoi "Il était une fois la révolution" est son film le plus sous-estimé.

* : sous réserve qu'un fan en colère ne m'ait pas abattu entre temps.

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