Battles Without Honor and Humanity

Avis sur Le Cimetière de la morale

Avatar Kalopani
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Fin de la guerre, fin d'une époque, plus rien ne sera pareil dorénavant ! Avec la reddition de leur pays, les Japonais perdent d'un seul coup tout leur repère, tous leurs idéaux. Le pays est en ruine, le pouvoir est à genoux, le chaos semble avoir gagné la nation et le cœur des hommes. Que représente encore l'empereur, où sont les hommes d'honneur, les samouraïs d’antan semblent avoir déserté le pays et laissé la place aux arrivistes, magouilleurs et autres tartuffes. Fukasaku n'aura de cesse de représenter la dérive de son pays et la déchéance humaine à travers la caste des yakuzas: dans "Le cimetière de la morale", plus que dans ses précédents films de genre, il déplore la perte des valeurs traditionnelles, fondamentales et fondatrices, et se montre virulent face à une société qui sombre dans la corruption et la lâcheté. Les idéalistes appartiennent désormais à une espèce en voie d'extinction, se soumettant ou luttant désespérément contre le système, mais leur avenir s'écrit désormais en pointillé. Le temps glorieux du samouraï et du bushido est bel et bien terminé, la société se pourrit de l’intérieur, on tue lâchement, on corrompt, on s'assoie sur ses principes pour faire fructifier son petit business...

Le pamphlet à la Fukasaku passe tout d'abord par un style inimitable: image, mise en scène, tout est élaboré pour imprimer au mieux à l'écran la décadence de l'homme et de la société d'après-guerre. Oubliez la "coolitude" entretenue par un Kitano ou un Johnnie To, ici l'univers décrit est fortement désabusé: on s'évade dans les paradis artificiels pour échapper à l'enfer du quotidien, les prostituées crachent leur tuberculose après le coït et les affrontements ne sont ni lyriques ni glorieux, ils sont violents, bestiaux, sordides à l'image de leur morale. Plans inclinés, gros plans sur les visages livides ou rageurs, traitement de la photo, ralenti sur les maladresses ou la lâcheté des combattants, montage nerveux; tout est utilisé au mieux pour signifier la décadence ambiante et enterrer par la même occasion tout honneur ou esprit chevaleresque. La critique n'est pas toujours subtile, Fukasaku y va souvent lourdement, n'hésite pas à mettre les pieds dans le plat et taille son film à coup de serpette, parfois grossièrement ! Ce n'est pas toujours fin mais c'est sacrément efficace ! Ce que je trouve également intéressant chez lui, c'est son utilisation de la violence, qui le rapproche à mon sens d'un Peckinpah; celle-ci n'est pas valorisée, loin de là, elle est le symptôme de la perte "d'humanité et d'honneur" de ces hommes ! Fukasaku s'attarde ainsi, par le biais du ralenti notamment, sur les coups désordonnés des combattants, sur la maladresse des échanges et sur la colère des protagonistes. Les règlements de comptes ne sont pas froids et "clean", ils sont sales, grossiers, inhumains et nous explosent à la figure comme les coups de sang des personnages. La mise en scène de la violence par Fukasaku témoigne de sa vision de la société: ce ne sont plus de valeureux guerriers qui se battent, ce ne sont même plus des Hommes mais des barbares, indignes !

Avec "Le cimetière de la morale", Fukasaku maîtrise bien mieux son sujet que dans ses films précédents, s'il partait un peu dans tous les sens avec "Okita le pourfendeur", ici son style est bien plus canalisé et sa narration devient plus efficace, plus implacable et plus impertinente. Il se sert d'une histoire vraie, celle d'un gamin rêvant de devenir yakuza, pour mesurer l'écart existant entre l'idéal traditionnel entretenu par certains "romantiques " et la réalité d'une société moderne où la réussite individuelle compte plus que tout.
Ishikawa est entré chez les yakuzas comme d'autres entrent en religion, avec une foi et une ferveur de tous les instants. Il pense yakuza, il respire yakuza, il baise yakuza; il est yakuza jusqu'au bout des ongles, c'est sa fierté et sa seule raison de vivre ! Alors forcément ce personnage zélé va progressivement déchanter lorsqu'il va se rendre compte que ses chefs, ses "frères", se moquent pas mal de l'honneur du clan et se fourvoient sans retenue dans des petites magouilles, dans la corruption et devenant complice du pouvoir politique et/ou économique. Ce n'est pas pour rien si Fukasaku insiste au début de l'histoire sur l'enfance de son personnage, c'est pour bien nous montrer les convictions qui le guident et surtout pour que l'on saisisse la désillusion qui va s’emparer de lui à l'avenir.

Le personnage d'Ishikawa est intéressant et plus complexe qu'il n'y paraît. Sa chute est lente car il s'accroche à ses idéaux comme un forcené, au début il ne se rend pas compte de l'évolution de la société et de ses mœurs, puis il se bat désespérément pour faire exister les valeurs du clan. Combat perdu d'avance ! Battu, banni par les siens, il revient toujours au bercail, comme un chien maltraité vers son maître, en espérant sauver l'essentiel, l'esprit du clan. La scène la plus significative à cet égard est celle où il se présente devant son chef avec l'urne funéraire de sa compagne. Il adopte une posture de respect devant l'institution, baissant la tête, écoutant religieusement les paroles des uns et des autres ; et puis lorsque ceux-ci renient son engagement, il leur répond par un comportement déplacé. La scission entre l'idéal, la tradition et la société moderne est irrévocable ! Fukasaku en termine ainsi avec l'illusion d'un glorieux code d'honneur et d'un grand Japon; brillant, brutal et désenchanté, son film nous laisse entrevoir l'image d'une société qui fait froid dans le dos, où règne le chaos, la désillusion et la misère.

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