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La route du Rom

Avis sur Le Temps des Gitans

Avatar Kalopani
Critique publiée par le

La simple évocation de son nom nous renvoie l'image de ce cinéma de l'excès qui lui colle si bien à la peau. Kusturica est devenu, au fil du temps, l'emblème de l'exubérance, du débordement, du brouhaha et d'une joie de vivre caricaturée à l'outrance. Il faut dire, qu'à voir ses derniers films, le bonhomme n'a rien fait pour démériter cette réputation, bien au contraire. Seulement, on n'oublie parfois que le cinéma de Kusturica, n'est pas que du vacarme, des cris et un orchestre qui joue à toute berzingue ! Non, ce n'est pas que ça et il suffit de voir "Dom za vešanje" pour s'en convaincre !

Pour son troisième long-métrage, le cinéaste voit les choses en grand et signe un film d'une étonnante richesse, aussi bien sur le plan thématique que visuelle, d'une belle tenue formelle mais surtout d'une incroyable flamboyance et d'une grande dramaturgie. On n'est pas encore dans cette fausse légèreté que l'on verra plus tard, ici bien au contraire, tout n'est que drame ou tragédie ! Il est vrai que le projet de faire ce film est né d'un sinistre fait divers concernant le trafic d'enfants en Yougoslavie et qui mettait aux prises un jeune Gitan. Mais plutôt que de réaliser un docu-fiction, Kusturica délaisse quelque peu ce sujet (ce qui lui sera d'ailleurs reproché) pour se focaliser sur le peuple Rom, en évoquant aussi bien sa vie ordinaire que ses coutumes. "Dom za vešanje" ne se voit donc pas comme un film réaliste, ou ethnologique, mais plutôt comme une fable écrite en l'honneur de tout un peuple, traduisant sa joie et son désespoir, son errance maudite et sa foi en un avenir meilleur. Pour ce faire, il puise son inspiration chez les grands poètes du septième art (Fellini, Chaplin ou encore Tarkovski) et tente ainsi de retranscrire sur la pellicule l'essence même de cette culture.

Pour mieux rendre compte de la réalité du peuple Tzigane, Kusturica décide d'observer l'un de ses enfants, Perhan, et évoque sa vie pleine de tourments, entre déracinements, pauvreté et amour déçu. Ainsi pour devenir un homme, le jeune Perhan va quitter le cocon familial pour tenter de réaliser ses rêves et ceux des siens. Seulement le voyage initiatique prend vite une dimension tragique : rattrapé par la malédiction de l'errance, le jeune homme perd vite son innocence et sa candeur, allant même jusqu'à renier ses propres valeurs et celles de sa famille. Le rachat lui sera permis bien sûr, et sera l'occasion d'un beau final poétique, mais c'est dans sa dimension symbolique que cette histoire individuelle prend tout son sens !

À travers le destin de Perhan se dessine ainsi le destin Tzigane et Kusturica nous en expose les grands contours par le biais de la fable. C'est un monde typé qui s'offre à nous, fait de grande famille, de logements précaires, de boue et de gravats, où animaux et être humains partagent le même quotidien. La misère n'est pas cachée ni embellie, elle est juste montrée dans toute sa réalité, dans toute sa brutalité. Mais c'est surtout le destin d'un peuple, qui subit de plein fouet les turpitudes de la vie, qui va être mis en évidence avec une infime poésie par Kusturica. Grandeur et décadence, rêve et désillusion vont ainsi donner le tempo général au film, irradiant chaque scène et chaque plan. Le folklore, coloré et bruyant, imprime la pellicule en profondeur. Les chants et ces mélodies inoubliables (Goran Bregovic au sommet de son art*) imprègnent durablement l'atmosphère. La magie et les incantations spirituelles tentent de conjurer le sort, d'exorciser les pires angoisses, tout en espérant la réalisation des rêves les plus fous. Les cuillères volent, les maisons s'envolent, les corps se mettent en lévitation, les Hommes pleurent ou rient : c'est toute la tragédie de la vie qui s'offre à nous ! On y parle d'amour et de haine, de jeunesse et de vieillesse, de la naissance et de la mort, et tout simplement de rêve et d'espoir déçu.

Si Kusturica nous présente le peuple Tzigane par le biais du réalisme magique, ce n'est pas pour tenter d'enjoliver une certaine réalité mais plutôt pour faire perdurer l'espoir ! C'est un univers très sombre qui est exposé ici, mais, malgré tout, l'espoir existe toujours grâce au pouvoir du rêve et de l'imaginaire. Faire le grand saut n'est alors plus un problème lorsqu'on a l'espoir d'avoir des ailes dans le dos. Quant aux pessimistes qui pensent le contraire, Kusturica leur rétorque, en reprenant les paroles de la grand-mère : et alors, si j'ai envie de rêver !

* https://www.youtube.com/watch?v=zQgPUDHqXto

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