La dérive des confidents

Avis sur Lost in Translation

Avatar Sergent Pepper
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La ville.

Ce sont ces façades lumineuses qui préfigurent Blade Runner, vitres à perte de vue derrière lesquelles se trouvent encore des êtres humains, contemplateurs d’une étendue verticale qui vient écharper nos errances mélancoliques.

C’est la mégalopole et le lieu du transit. L’entre-deux. L’hôtel international, dans lequel on recrée une illusion de chez soi alors qu’on a changé de continent. Jetlag, gouffre culturel, chambres et corridors aseptisés où ronronne la climatisation. On vous prémunit du dépaysement. Chanteuse de charme, échantillons de moquettes arrivant par FeDex, fax pour vous rappeler qu’une famille est restée au pays, tout est pensé pour assurer la continuité.

Et pourtant.
Tout est incongru, rien n’est véritable. Les portes de l’ascenseur se ferment et vous renvoient votre insupportable reflet, auquel vous tentez de sourire ; tout est faux : cette mascarade hystérique, où les guitares, les tambours, le chant et même les cœurs dessinés avec les mains deviennent virtuels. La machine sur laquelle vous courrez, le plaisir que vous feignez de ressentir à boire ce whisky qui justifie votre présence honteuse, cette star trop radieuse pour être heureuse, les séances de massage, ce mari trop branché pour être honnête.

Dans ce no man’s land, vous laissez la tristesse s’emparer de vos pas. Vous laissez l’insomnie s’instaurer et avec elle se dilater la douce complaisance du mal de vivre. Finalement, ce décor est aussi faux que ce que vous avez laissé derrière vous et qui, pensiez-vous, allait vous manquer.

Les nuits laissent la part belle aux constellations vitrées du dehors, aux saillies des entrelacs de béton, à une vie interlope.

On zappe.
On se protège d’un casque pour écouter autre chose que sa mélodie monotone.
On met la tête sous l’eau pour éviter la musique qui agite les sportifs en déshérence.

Et, dans cette foule connectée, on ne fait plus le point. On laisse dériver jusqu’à ce cotonneux lâcher-prise dans lequel s’entrechoquent doucement les glaçons.

Jusqu’à ce que sourde l’écho tendre d’une autre solitude.

Elle ne sera, dans une décennie, plus qu’une voix et une compagne trop parfaite pour être pérenne.
Aujourd’hui, elle est humaine. Fêlée, elle résonne du même timbre mat.
A l’unisson.

Dès lors, la ville est vôtre ; les avenues anonymes, les restaurants, les bars et la foule. Puisqu’on ne dort pas, puisqu’on ne parle pas la langue, puisqu’on est perdus, puisqu’on est coincés, faisons-le ensemble. Le temps n’est plus : il n’a pas suspendu son vol, il poursuit sa course folle et opaque alentour, et s’épanouit pour vous en une oisiveté dans laquelle le silence n’est plus embarrassant.
La parenthèse n’est pas enchantée. Elle est chantée avec lucidité.
Est-ce de l’amour ?
C’est la ville.
C’est la musique.
C’est un parcours.

Quand l’ascenseur se referme sur elle, les parois en miroir reflètent l’extérieur : chacun ne regardait plus que vers l’autre, parce qu’il s’y voyait avec une bienveillance nouvelle.

La ville, la musique, le parcours : deux directions opposées sur Just Like Honey, de Jesus & Mary Chain. Au milieu de la foule, le hug le plus vibrant qui soit, un sourire qui n’est même pas désenchanté.

C’était beau. C’était le Beau.
La ville continue d’égrener, au petit matin ou au crépuscule, difficile à dire, ses façades grises et bleutées.
C’était bien.
On arrête là l’histoire, parce que l’après sera triste. A nouveau.
Souvenons-nous : l’unisson.

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