Petit récit d'une séance de cinéma.

Avis sur Mektoub My Love : Intermezzo

Avatar VictorTouzé
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En 2018, la sortie au cinéma du film Mektoub my Love Canto Uno d’Abdellatif Kechiche fut un évènement. Cinq ans après le multirécompensé La Vie d’Adèle, le réalisateur n’avait pas vu ses ambitions aux rabais : Mektoub my love durait près de trois heures et on y suivait Amin, alter ego du réalisateur dans les années 1990, qui retrouvait Sète en été, la ville de son enfance, ainsi que ses proches ou de nouvelles rencontres. Le film s’ouvrait sur une torride scène de sexe : Amin, rayonnant sous le soleil, observait Ophélie en train de coucher avec un garçon, son amie dont on se doutait qu’il était amoureux. A cette scène sensuelle se mêlait une amertume : celle de voir la fille que l’on désire, que l’aime voir désirer, mais dont on reste seulement le spectateur. Tout le film se faisait sous cette approche : aux côtés d’Amin, nous étions spectateurs de l’intimité des autres, du bonheur ou des sensations qui les faisaient interagir. La grande justesse du film tenait de ce double rapport : si certains spectateurs ont pu lui reprocher une forme de ‘’voyeurisme’’, il était en même temps d’une grande pudeur, ne laissant s’exprimer à l’écran que les corps, sans moquerie ni jugement. Le film était un grand bol d’air frais, libre et affranchis des normes, dans une volonté de laisser respirer le cadre et ses personnages. Il laissait libre cours à la vie.
L’enchantement que m’avait procuré ce premier Canto me faisait attendre avec impatience la suite. Je voulais retrouver les personnages, Sète en été, la caméra sulfureuse et bienveillante de Kechiche et la lumière du soleil qui faisait briller les visages. La sélection de dernière minute en compétition officielle au festival de Cannes de cet Intermezzo laissait présager un très grand film sur la croisette. La plage serait à la fois dehors et dans le palais du festival. L’attente était à son comble, qui plus est que ce nouvel opus devait durer quatre heures ! Tout laisser présager un film à la hauteur du premier volume, peut-être même un plus beau film. Je l'attendais comme la lumière aveuglante de ce festival.
La salle était comble et l’excitation était à son paroxysme. Les acteurs commençaient à monter les marches non-accompagnés par le cinéaste qui attendait timidement qu’ils le rejoignent. Le départ était lancé, le film pouvait enfin commencer. L’écran s’illuminait d’un visage féminin, pris en photo dans le silence du matin par Amin, portrait de l’artiste en jeune homme. Ces premiers plans envisageaient un programme : du visage de la fille, on passait à celui d’Amin, puis on revenait à ses yeux pour s’apercevoir par un mouvement de caméra vertical qu’elle était nue, en s’attardant sur ses fesses. En moins de deux premières minutes, Kechiche annonçait ce que serait le film : un jeu de regard, de désir en silence en montrant des corps dénudés, visant d’abord à être désiré pendant près de quatre heures. Comme Amin, ces propositions m’ont excité.
La scène suivante se déroulait sur la plage : la caméra s’arrêtait sur les jambes des filles que l’on retrouvait (Ophélie et Céline notamment, que j’étais heureux de revoir après le premier film). La discussion s’attardait sur tout et rien. Un nouveau personnage était accueilli, tandis que le soleil commençait peu à peu à se coucher sur les visages. La situation était étrangement similaire à ce que l’on avait pu voir dans Canto Uno. Quelque chose me frappait : tandis que Tony répétait sa danse dragueuse du premier film après que les filles se soient baignées, certains plans ne correspondaient pas aux autres en termes de lumières ; ils semblaient sur-éclairés ou rougis. A partir de ce moment, j’ai commencé à comprendre que ce que j’allais voir n’était pas une version achevée du film mais son premier essai ; sa forme partielle. La suite allait confirmer ce sentiment. En un raccord, nous nous retrouvions de la plage à une boîte de nuit, dans une scène similaire à celle qui terminait le premier Mektoub. Tout le monde (surtout les filles) se déhanchait sur la musique de Sylvester et ABBA. L’ambiance était suffocante : tandis que les spectateurs de la salle commençaient peu à peu à sortir, les plans se répétaient, comme les musiques. Tout le monde s’essoufflait. Le film devenait incontrôlable. Jamais un film de Kechiche n’avait semblé atteindre ce stade de folie ; c’était même ‘’suicidaire’’ répétait un spectateur à ma gauche. Ce n’était pas le film que l’on semblait voir, mais des bribes, des rushs mises bout à bout, sans cohérence ni rythme. L’intermède s’enflammait plus encore que son prédécesseur, jusqu’à devenir désagréable. La nouvelle recrue de la bande embrassait simultanément Tony et son ami, dans une torridité quasi insoutenable. Ce que je voyais n’allait nulle part, mais ce n’était pas cette sensation d’aller nulle part qui était gênante : le lieu, la boîte, les personnages et la mise en scène n’existaient plus. Une vacuité béante s’ouvrait. J’avais beau me dire que cette représentation de la nuit en boîte se voulait d’abord réaliste, avec ses hauts et ses bas, tout comme l’écœurement qu’elle produisait. Néanmoins, plus rien de poétique, de formellement fascinant ou hypnotique n’advenait ; seulement une sensation, celle de regarder des rushs sur une table de montage. Le son assourdissant de la boîte avait été mis en sourdine pendant près de 15 minutes lorsque Ophélie s’apprêtait à coucher avec l’ami de Tony dans les toilettes. 15 minutes durant lesquelles aucunes concessions n’étaient faites. C’était comme une revanche sur les attaques faites contre les scènes de sexe de La Vie d’Adèle. Kechiche ne se refusait rien : gros plan sur le cunnilingus, multiples claques sur les fesses de l’actrice en gros plan tandis qu’elle criait. La crudité faisait mouche : elle gênait. Néanmoins, Kechiche était plus fin qu’on ne pouvait l’imaginer : après discussion, cette scène de cunnilingus avait cet attrait mystérieux de ne concerner qu’Ophélie. Le garçon, insipide, restait habillé et ne prenait aucun plaisir dominateur. Malgré la tension suante, cet entracte dans le passage à la boîte de nuit d’environ 2h30 avait quelque chose de perturbant à cause des contradictions qu’il alignait.
Ensuite, le film continuait en boîte de nuit et la séquence s’enlisait. Les situations étaient toujours les mêmes et certains plans n’étaient pas étalonnés. Le rythme ne prenait jamais. Si je saluais la radicalité de la démarche, je restais perplexe face à ce que je voyais. Le film semblait toujours à la recherche de sa forme sans jamais la trouver. Les filles continuaient à se trémousser, Hafsia Herzi continuait de parler des garçons qui lui plaisait, les situations, les mêmes dragues, les mêmes baisers...
Quand cette scène de boîte s’était brutalement finie, sans même que personne ne s’y attende, toute la salle a applaudi. En un raccord, de la boîte de nuit on se retrouvait devant le lit d’Amin, à côté d’une paire de fesses dont on ne voyait pas le visage. Du battement insoutenable de la boîte, on arrivait soudainement au silence du petit matin. Amin partait, la fille le voyait partir depuis sa baie vitrée, regardant en même temps le soleil se lever devant le mer. Enfin terminé. Après cette séance, j’ai su que Kechiche avait coupé 30 minutes du montage initial deux jours avant la projection. Il prit la fuite de la salle après que les gens restants l’aient applaudi.
Que restera-t-il de cette séance, qui dut être si humiliante pour l'équipe, dont l'actrice Ophélie Bau qui n’était pas restée jusqu’à la fin ? Il reste des discussions ; un bruissement qui a duré des jours et des lignes de textes sur Internet ou dans les journaux. Cette rumeur a parcouru la fin du festival comme un souffle de scandale, dans un lieu où la quantité de films et de montés des marches avait quelque chose d’indigeste. Il ne restera sans doute qu’une version améliorée et remontée du film. Soudainement, je me suis souvenu du visage qui l'ouvrait, ainsi que les mots du Coran qui se sont affichés à l’écran dans la deuxième séquence : ‘’Ils ont des yeux mais ne voient pas, ils ont des oreilles mais n’entendent pas.’’ Mektoub my Love Intermezzo a fait faire aux spectateurs de cette soirée un voyage au bout de la nuit et un voyage au bout de l’enfer. Malheureusement, je n’ai eu qu’une impression du film. J’espère pouvoir le voir et l'entendre bientôt, enfin sorti de cette nuit d'enfer au festival de Cannes.

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