C'est rien, ça, la misère

Avis sur Roubaix, une lumière

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Si j'étais Arnaud Desplechin, je m'en ferai quelque peu pour la pérennité de mon cinéma...

Car la salle était hantée de chenus et de grisons, comme les chantait naguère Georges Brassens. Ceux qui sont un peu durs de la feuille et qui font profiter leurs voisins immédiats de leurs centres d'intérêt propres au troisième âge. Ceux qui osent le bermuda pour laisser admirer leurs jambes arquées, blanches, glabres et flétries. Ceux qui osent enfin le nus-pieds / chaussettes du plus bel effet.

Manquaient plus que l'odeur de soupe et d'hôpital, alors que je pensais par moi-même, en tournant la tête, que le bâillement peu discret d'après dix-huit heures (la fermeture de l'EHPAD) ne m'était pas épargné.

De quoi faire chuter la moyenne d'âge de l'assistance même quand on flirte avec les quarante ans...

Pour le reste, le masqué a été surpris. Car il a aimé un Desplechin, enfin. Y'a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis, paraît-il.

Sauf qu'entre Desplechin et Behind, la garde à vue a plutôt mal commencé. Car les premières scènes de l'entreprise sont montées comme une sorte de visite au zoo, histoire de rassurer le bon parisien bien éduqué qui vote à gauche que le Nord de la France conserve bien (à l'aise Blaise) le monopole de la misère économique, du désoeuvrement intellectuel et la déshérence sociale dans l'imaginaire de celui qui n'est jamais allé au-delà du périph'. Dommage qu'il n'ait pas suivi comme un mantra une des répliques de son rôle principal, qui, en tête-à-tête nocturne avec une nouvelle recrue, laisse échapper dans un sourire discret un "C'est rien, ça, la misère".

Heureusement que cet écueil est gommé peu à peu et que le portrait de la ville d'origine du cinéaste passe par sa figure de proue, incarnée par un Roschdy Zem souverain, apportant à son personnage des allures de Sphinx. A la fois apaisé, concerné, rongé, tiraillé, ce commissaire irradie l'écran à chacune de ses apparitions irriguées d'un sentiment de confiance et de force tranquille.

Daoud est profondément ancré dans cette ville, incarnant la première génération d'exilés à y avoir grandi, n'ayant connu que ce seul horizon gris. Dont les racines sont profondément enfouies alors que le reste de la famille est repartie "au bled", comme ils disent.

Le film ne se cache pas d'émuler la patine d'une oeuvre comme L. 627, ni de reprendre l'intégralité du documentaire Roubaix, Commissariat Central, en en exploitant les mêmes faits divers, en se focalisant sur la mort sordide d'une personne âgée et d'un couple à la dérive dont les composantes n'auraient dû jamais se rencontrer.

L'interaction de ces-deux-là est l'autre attraction de Roubaix, une Lumière, tout en permettant à Desplechin de mettre l'accent sur le long et douloureux processus d'accès à une vérité qui fait mal et qui met à mal l'expression d'un amour maladroit, les peurs. Avec un long jeu de confrontation, de persuasion, de révélation des incohérences et des approximations, un peu comme dans Garde à Vue, le metteur en scène nous transmet toute sa fascination pour les masques que l'on se donne, flics comme victimes ou agresseurs. Tout comme il se montre fasciné par le mécanisme inexorable enclenché par les interrogatoires dans lesquels une sorte de confiance s'installe peu à peu, invitant à la confession. A ce jeu, Léa Seydoux et Sara Forestier en sortent grandies, transcendées, restituant à merveille toute la fragilité, l'égarement et la force de façade de leurs personnages désarmants de sincérité.

Certains loueront l'aspect vérité de l'entreprise, alors que bien des libertés avec la réalité sont pourtant prises. Mais elles n'effacent pas la réussite globale d'un film qui, s'il aurait sans doute gagné à être quelque peu condensé, nous offre néanmoins une galerie de portraits sensibles, d'une humanité rare et d'une l'empathie salutaire que Desplechin injecte à son oeuvre. Enfin, dira le masqué.

Behind_the_Mask, qui a fini en garde à vue pour le reste de la nuit.

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