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Avis sur Star Wars : Épisode I - La Menace fantôme

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Episode I
LA MENACE FANTÔME

La République Galactique est en
pleine ébullition. La Taxation
des routes commerciales reliant
les systèmes éloignés provoque
la discorde.

Pour régler la question, la
cupide Fédération du Commerce
et ses redoutables vaisseaux de
guerre imposent un blocus à la
petite planète Naboo.

Face à ce dangereux engrenage,
alors que le Congrès de la
République s'enlise dans des
débats sans fin, le Chancelier
Suprême charge en secret deux
Chevaliers Jedi, gardiens de la
paix et de la justice dans la
galaxie, de résoudre le conflit.

Le premier chapitre de la trilogie originale, sobrement intitulé « Star Wars » à sa sortie, puis « Episode IV: Un Nouvel Espoir » à l'orée des années 2000, introduisait dans l'inconscient collectif celui qui deviendrait plus tard le plus grand méchant de l'histoire du septième art, Dark Vador. Un méchant doté d'une telle aura et d'un tel charisme qu'il deviendrait la référence absolue en la matière, un méchant d'une telle puissance évocatrice et d'une telle évidence qu'il entérinerait définitivement la figure tutélaire du Mal au cinéma. Et pourtant, l'ultime chapitre nous l'apprendra, il n'en fut pas toujours ainsi. Tapi derrière cette respiration artificielle semblant venir d'outre-tombe bruissait en effet un souffle de vie intarissable, et caché sous la noirceur et le verni glacé de ce masque étincelait autrefois le visage d'un homme qui appartenait aux légions des vivants et répondait au nom de Anakin Skywalker.

Seize années se sont écoulées entre le moment où Lucas ferma le rideau de sa Trilogie et le moment où il l'ouvrit sur sa Prélogie. Une génération passa et la saga de nos parents devint la saga de leurs enfants. Le cœur émietté et la gorge nouée, nous assistions cérémonieusement, à la fin du Retour du Jedi, à l'ultime acte de foi d'Anakin qui, se consumant dans les flammes du bûcher que venait de lui dresser son fils, rendait à la Force les dernières traces de son humanité passée, les dernières bribes de sa mortalité emprisonnée : l’Équilibre était restauré, la Paix retrouvée. Devant la complexité d'un tel personnage, la schizophrénie romantique d'une telle personnalité, qui incarna successivement l'espoir et le désespoir dans la Galaxie, s'imposa progressivement dans l'esprit de son créateur et celui de ses admirateurs, la nécessité d'un retour aux racines du mal, d'un bon de quarante ans dans le passé à l'origine du mythe. Et ce d'autant plus, qu'outre l'insondable âme du général de l'Empire, restaient également à éclairer maintes parties d'ombre et à élucider maintes questions maintenues jusqu'alors dans le flou d'une mythologie aussi dense qu'à peine effleurée : qu'est-ce que le côté Obscur de la Force ? Qui sont les Jedis ? Qui sont les Siths ? Qui engendra Anakin et qui engendra ses enfants ? De quelles cendres encore chaudes l'Empire jaillit-il pour jeter sur la Galaxie son funeste dessein?

C'est donc avec l'appréhension et l'angoisse du jeune archéologue laissé au cœur de la nuit par ses assistants effrayés, et entrant seul dans la chambre funéraire d'une Pyramide scellée depuis des millénaires, que nous pénétrons, à notre tour, dans la Nécropole de la trilogie originale, barrée des éternelles inscriptions magiques « Il y a bien longtemps dans une galaxie lointaine, très lointaine... » : La prélogie. Si je donne à cette dernière une terminologie mortifère, ce n'est évidemment pas par hasard, puisque absolument tout ce qu'elle nous présentera, depuis La Menace Fantôme, premier sanctuaire visité, à La Revanche des Siths, dernière sépulture refermée, elle nous le reprendra des mains pour le mettre dans celle de la Mort. Hormis ceux que nous connaissons déjà (Obi-Wan Kenobi, Anakin Skywalker/Dark Vador, C3PO, R2-D2 et maître Yoda) rien n'est en effet appelé à survivre à l'issue de cette nouvelle trilogie, de la République Galactique à l'Ordre des Jedis en passant par Padmé Amidala et Anakin Skywalker, la demie-exception à la règle, lui le mort-vivant qui traversera l'ensemble de la saga tantôt comme un homme, tantôt comme une machine.

Si la trilogie originale était marquée par un ton plus enlevé et plus enjoué,et par une atmosphère mystique et mythologique plus franche, la nouvelle se démarquait au contraire par sa noirceur, sa rationalité et la mélancolie inhérente à l'orateur contant la grandeur d'une civilisation qu'il savait alors disparue. Si les épisodes IV, V et VI étaient l'équivalent contemporain de L'Odyssée d'Homère et tournaient résolument leur regard vers l'infini de l'espace et du temps, les trois premiers étaient alors leur source, L'Illiade, politique, guerrière et meurtrière, et détournaient leur regard sur notre Terre ici-bas dont ils n'étaient plus que les monstrueux reflets. La saga perdait en magie et en mystère ce qu'elle gagnait en cohérence et en maturité.

Nous sommes en l'an -32 avant la Bataille de Yavin (année 0 de l'univers Star Wars et date à laquelle les rebelles menés par Luke Skywalker détruiront l’Étoile de la Mort) et alors que la puissante mais couarde Fédération du Commerce mène un embargo contre la petite planète Naboo sous l'égide secrète du maître Sith Dark Sidious, le vaisseau spatial censé emmener sa représentante, la princesse Padmé Amidala, plaider sa cause au Sénat, se pose d'urgence sur la planète désertique de Tatooine, refuge des pillards, pirates et parieurs de la pire espèce, et berceau inattendu d'une Force sans précédent. A son bord, le Jedi Qui-Gon Jinn, maître de Obi-Wan Kenobi, l'a d'ailleurs bien senti ; elle se distord là, s'atténue ici, et s'amplifie à mesure qu'il s'approche de Mos Eisley pour se concentrer mystérieusement dans le corps d'un petit garçon de neuf ans. Pour lui, l'énigme n'en est plus une et la prophétie vient de prendre un tournant inédit : à hauteur de sa taille, bricolant dans la suie de son émancipation et le sable de sa malédiction, se tient le Jedi censé rétablir l’Équilibre dans la Force, La vergence, l'Elu.

Un destin énoncé pour la première fois qui rappelle celui de Noé, de Moïse et du Christ et qui confère à ce premier épisode son aura de parabole biblique avec son élu issu d'une immaculée conception, sa course de chars futuristes dans le désert, ses esclaves jugulés, et son combat (momentanément) victorieux contre l'oppression et la tyrannie. N'ayant d'autres parents que sa mère, des entrailles de laquelle il naquit par l'opération du Saint-Esprit, Anakin préfigure évidemment Jésus Christ, le fils de Dieu, qui serait alors, d'après la cosmogonie Star Wars, la Force. Un christ essentiellement constitué de cette « énergie qui nous entoure et nous pénètre » et qui naviguerait entre le côté Obscur et le côté Lumineux au grès de son écoulement, comme un aimant soumis à différents champs électromagnétiques le ferait. Une Force immanente et transcendante l'habitant complètement et dont on n'apprend ici qu'elle peut être appréhendée par l'expérience et mesurée chez chaque être vivant en terme de taux de midi-chloriens dans le sang. Une hérésie pour les uns, une vaine tentative de rationaliser l’irrationnel pour les autres, qui valut à Lucas une volée de bois verts remarquable dont il essaya de s'extirper, avec plus ou moins de réussite, en jurant à qui voulait bien l'entendre que ces micro-organismes étaient déjà présents dans la trilogie originale mais que, faute de moyens et de temps, il n'en avait pas parlé. Mauvaise-foi ou réalité scénaristique, le procès qui lui fut intenté n'en était pas moins parfaitement honteux puisque reposant sur une incompréhension totale de la nature de la Force et des midi-chloriens de la part de ceux qui prétendaient pourtant la défendre.

Il est vrai que la définition de la Force, telle que donnée par Obi-Wan à Luke dans l'épisode IV avait de quoi déconcerter les plus subtils d'entre nous quand il l'a décrivit comme « un champ d'énergie créé par tous les êtres vivants, nous entourant et nous pénétrant, et liant la galaxie en un tout uni ». On se retrouvait d'un même coup avec d'une part une composante biologique inhérente au monde du vivant, et avec d'autre part une composante purement physique régissant le monde de l'inerte. Soit un contre-sens total qui mélangeait dans une harmonie universelle des plus fumeuses, vie et non-vie. Comment ce qui est créé par la vie peut-être la cause de l'architecture d'un univers dont elle est absente ? La réponse, plutôt simple, était qu'il fallait alors voir la Force comme une entité invisible, mais non nécessairement immatérielle (comme le boson de Higgs par exemple qui donne à la masse une explication rationnelle), qui enveloppait la Galaxie toute entière (vivants et non vivants) mais dont seuls les êtres vivants doués d'une conscience propre, pouvait sentir les effets et maîtriser les possibilités. A ce titre, l'existence d'une unité élémentaire expliquant la Force, sans la définir intégralement (la masse, bien qu'expliquée par le boson, n'a toujours pas de définition propre), n'était pas forcément antithétique avec la précédente explication.

La seule définition des midi-chloriens dont on dispose nous vient de Qui-Gon Jinn qui, après en avoir décelé chez Anakin une quantité qui ferait passer Yoda pour un simple cailloux, lui explique le fondement de leur nature : il s'agirait ni plus ni moins « de minuscules organismes présents dans toutes cellules vivantes, vivant en symbiose avec elles, nous disant les volontés de la Force, et sans lesquels la vie ne serait pas et la Force ne s'entendrait ». En plus de distinguer Force et vie là où Obi-Wan nous le susurrait maladroitement, (puisque leur absence explique l'absence de vie mais pas l'absence de Force), son maître intronise les midi-chloriens, non pas comme source de la Force (puisque leur absence ne signifie pas qu'il n'y a pas de Force, mais seulement qu'elle nous est invisible et inaudible), mais bien comme des sentinelles de sa présence. Partout où il y a de la Force, il y a donc des midi-chloriens qui, comme l'Iode radioactif utilisé en scintigraphie révèle la thyroïde, témoignent de sa présence et non ne l'expliquent ou la causent. Ainsi Lucas réconciliait le purisme métaphysique des années 70 et la curiosité scientifique des années 2000 et gardait le mythe de la Force intact dans son écrin de velour. Sauf que personne ne l'avait compris, ni même cherché à le faire entendre (encore aujourd'hui), et lui valut les pires des accusations.

Mais plus que la démonstration parfaite de l'indépendance naturelle entre Force et midi-chloriens, la révélation de ces micro-organismes, assesseurs et non dépositaires de sa substance, conféraient à l'univers de Star Wars la preuve d'une cohérence qui n'était jusqu'ici que fantasmée, via la reconnaissance de l'utopie du jédiisme, du saint Graal de l'ascèse du chevalier Jedi : la correspondance totale entre l'individu et l'univers, entre le microcosme et le macrocosme. Car en plaçant dans le vivant la preuve de sa présence, la Force se voyait ainsi expliquer à la fois le comportement de toute sa diversité et celui des objets célestes dans l'univers, la biologie n'étant plus alors que le reflet miniature de la physique. Ce tour de force, c'est dans le corpus hippocratique qu'il trouve sa justification, dans la théorie des humeurs du natif de Cos, Hippocrate, qui voyait coexister dans le corps humain les quatre éléments fondamentaux de l'univers (la terre, l'air, le feu et l'eau) dont le déséquilibre antagonique suffisait à expliquer toute maladie, et le retour à l'équilibre toute guérison. L'énergie vitale n'étant ici tenue par aucune des ces quatre humeurs mais par la Force, c'est dans ses perturbations et l'hétérogénéité de sa présence dans le microcosme et le macrocosme que s'expliquerait les inflexions des êtres vivants et de l'univers. On ne saurait trouver meilleur exemple pour s'en convaincre que le jeune Anakin Skywalker, Force brute à la forme humaine plus qu'humain à la Force brute, dont les soubresauts de l'âme épousent irrémédiablement et inlassablement ceux de l'univers, à la manière de deux flammes perdues dans le néant et soumises aux mêmes vents : tous deux ne font désormais plus qu'un, les turpitudes de l'un répondant aux turpitudes de l'autre, la chute dans le côté Obscur de l'un répondant à la chute dans le dictature de l'autre. Telle est la menace fantôme.

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