L'amour, absolu et que des salauds autour

Avis sur T'aime

Avatar Zogarok
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Patrick Sébastien est un brave type, je le dis sans ironie et avec solennité. C’est quelqu’un n’hésitant pas à dire ce qu’il estime bon, quelqu’un refusant l’iniquité et la mauvaise foi. Mais la sincérité couplée à l’excès de gentillesse et de sentiments mielleux est souvent ridicule. Ça ne la rend pas totalement inutile mais il faut en user avec parcimonie.

T’aime est le premier film réalisé par Patrick Sébastien. Il a été incendié par la critique et subi encore les railleries de tout ceux qui l’ont croisé ou seulement aperçu. Sa présentation sommaire, ne serait-ce que par son improbable scénario ou sa délicate bande-annonce, a de quoi exciter les cinéphages. Instinctivement on sait qu’on tient là une perle, pas le nouveau Dreyer, mais un nanar d’ampleur, que dis-je, un nanar atomique !

Présentons-le en substance : spectateur d’un rapport sexuel "violent", Zef viole sa bien-aimée en croyant bien faire. C’est qu’il est handicapé mental, le malheureux. Il est interné, comme la jeune fille, qui a comme lui autour de vingt ans. Une bonne étoile passe là et va réparer les traumas pour les rassembler, car « l’avenir de l’Humanité ce n’est pas le valium, c’est l’amour absolu ». Celui dont Zef est le messager, lui qui ne sait dire que l’essentiel, c’est-à-dire "T’aime". Les oiseaux le comprenne bien, eux d’ailleurs n’ont pas peur de se poser sur celui que les hommes brandissent comme un épouvantail. Décidément, le message de l’amour est contrarié par l’incompréhension dont est sujette la pureté du cœur, voir même, disons-le : le cancer du cynisme.

Mais la route est longue jusqu’à T’aime. Le film est introuvable, ne passera probablement jamais à la télévision (et si cela doit arriver ce sera sur un canal confidentiel) et n’est même pas sorti en DVD. Il en existe quelques rares K7. Autant dire que leurs propriétaires détiennent un trésor.

Alors, nanar total, nanar final ou pas ? C’est prodigieusement catastrophique, mais ce n’est pas le pire film de tous les temps, juste un parmi d’autres dans la collection des ultra-daube. Pas de déception ! C’est du niveau des mauvais Jean Rollin, pas trop loin d’Ed Wood, pire que les nanars de Mattéi vu qu’au moins eux sont un peu trépidants et dotés de quelques créatures et maquillages rigolos. Pour pimenter le menu, il y aura des effets curieux (l’ombre et le bouquet de fleurs) et des élans poétiques étonnants (du pain de confiture au suicide sous la Lune).

N’importe quel spectateur sera souvent hilare et possiblement, perpétuellement ravi. Les symboles et les performances en rajoutent. Mais il y a pire encore, pire que la réalisation cataclysmique qui elle est un cas réglé. Il y a le propos de fond et le moralisme à la Patoche.

L’idéal déclaré de Patrick Sébastien, c’est « l’amour absolu ». Le cœur et le bon sens sont érigés au-dessus du résultat des recherches, des travaux et expérimentations. Patrick Sébastien est un partisan comme tant d’autres du primat de l’opinion et de l’appréciation paresseuse sur l’analyse. Malheureusement, la pensée beauf se retourne contre lui car en ignorant la moindre parcelle de complexité il s’enferme dans le ridicule et ne fait que patauger sous le regard d’un public qui, mécaniquement, ne peut devenir que moqueur ou pire, condescendant.

Attaquer la psychiatrie est toujours une bonne démarche en soi, mais ici rien ne suit et cette prison en sorte presque grandie par contraste. Les coups de Patrick Sébastien ne pourraient porter car ils sont soutenus par une vision absurde et prônent des alternatives ridicules, lorsqu’elles ont un semblant d’existence (car quel est ce fameux programme façonné par le docteur à la moto?).

Le pire toutefois c’est cette démagogie insupportable consistant à faire des plus gros tarés les vertueux non-reconnus appelés à assurer le salut de tous. Patrick Sébastien est un de ces défenseurs acharnés de l’innocence. Il en résulte une sympathie pour les demeurés et un sens de la justice tout entier focalisé sur l’oppression des simples d’esprit par des méchants tout vilain. Cela nous amène au personnage de la mère éplorée, manifestement simplette sinon débile elle-même (l’alcoolisme ne saurait tout justifier). On trouve également les visionnaires incompris type Annie Girardot, lesquels peuvent se répandre en pseudo-science sans problème puisqu’on le sait, seuls les génies sont enfermés.

Et forcément, Patrick Sébastien fait de celle-ci une héroïne au noble combat et à l’âme pure. T’aime sera donc un grand éloge à la beauté naturelle et spontanée des attardés ; et tout ce qu’ils produisent est un trésor, car il émane d’une source non corrompue. Par conséquent, personne ne s’offusque de l’enlaidissement de la jeune fille à cause de Zef apprenti coiffeur. Pointer l’inversion obscène et la dégradation, ce serait être un connard.

Accuser T’aime de manichéisme serait dès lors bien ingrat et surtout viser à côté, lorsqu’on partage l’état d’esprit de T’aime. Il y a la candeur et l’amour au-dessus de tout, d’abord, bien sûr, mais il y a aussi l’intolérance qui rampe et les méchants qui eux, inversent les rôles et refusent les lois naturelles. Et le jugement sur la folie tombe : c’est pas les gens dans cette maison, les fous, c’est les odieux qui les considèrent ainsi et puis non, même, allons-y, c’est la Terre qu’est folle, pas moi ! Et c’est pour ça que dans le fond le crime de Zef n’en est pas un. D’ailleurs, Patoche nous le lâche carrément : « par chance, son bourreau à elle est un ange ». Dramatique disposition, parmi un torrent de dénis ridicules amusants à contempler mais destructeurs si on avait l’occasion de mesurer leurs fondements et leurs conséquences avec sérieux.

La dernière demi-heure est la plus exécrable, où la morale s’exerce sans entraves et s’enchaînent les séquences les plus minables, comme celle de l’annonce par la mère à Balmer de la "passion" de leur fille. Tout le film est bien au-delà d’une parodie assassine des Inconnus mais la survenue de Patrick Fiori reste incroyable. Sa chanson Je t’aime vient envelopper quelques minutes hallucinantes composées de regards amoureux, échanges candides, confessions et déclarations enflammées de Patoche himself.

Les curieux pourront trouver, au milieu des tomates et de procès en médiocrité jubilatoires, des critiques élogieuses totalement exaltées. C’est qu’un tel film est une pompe à troll, tellement celui qui se croyait premier dans le registre devra s’incliner devant un tel coup-d’éclat exécuté, c’est ça le miracle, de manière involontairement trollesque ! Vous pouvez même rejoindre un comité de soutien à T’aime visant à revaloriser ce chef-d’œuvre méconnu et malmené.

Il est étonnant que Patrick Sébastien ait réussi à embarquer avec lui quelques acteurs réputés de la fiction française, notamment audiovisuelle, comme Jean-François Balmer ou Michel Duchaussoy. Leur seule présence est un phare dans cet océan de connerie. Il faut sauver également Marie Denarnaud dont la prestation est convaincante. Tous les autres sont submergés par leurs personnages lamentables et n’ont de toutes façons aucune option que d’entrer en eux suscitant la consternation.

https://zogarok.wordpress.com/2014/03/13/taime/

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